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Page:Barbey d’Aurevilly - Un prêtre marié, Lemerre, 1881, tome 1.djvu/155

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m’est revenue tout à coup en me voyant ici, sur cet étang, auprès de toi. J’avais oublié cette misérable circonstance. Jamais cette vision d’une femme enthousiaste et un peu folle ne s’était abattue, comme un hibou, sur ma pensée, quand nous traversions tous les deux des lacs de la Suisse, sur lesquels une ou deux fois, tu t’en souviens, nous avons essuyé presque des tempêtes, tandis que, sur cette eau morte, à ce qu’il semble, tant elle est tranquille, par ce temps d’une douceur de miel et avec un aussi bon pilote que monsieur de Néhou — fit-il en riant — l’idée de cette femme m’est tombée je ne sais d’où, et j’ai eu peur ! Oui, peur pour toi qui es plus que moi pour moi, ma chère vie, et je me suis jeté sur ce tronçon de rame, comme si tu courais un danger, comme s’il s’agissait de lutter contre l’eau, contre le vent, contre quelque chose, quand il n’y a autour de nous rien qui te menace, ma fille bien-aimée ! Voilà pourquoi tu m’as vu sourire. Je me moquais intérieurement de ma faiblesse.

— Cher père, dit Calixte touchée, ne vous moquez jamais de vos faiblesses. Elles viennent toutes de la force de votre cœur.

Néel ramait, — et tout en ramant, il écoutait ce duo paternel et filial où tremblaient, sous les mots, des sentiments sublimes qui