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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/363

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Grande affaire, cela ! Avoir du talent, mais se garder de l’invention comme de la peste, n’avoir pas surtout l’insolent privilège de l’originalité qui choque tant les esprits vulgaires et viole trop cette chère loi de l’égalité ; avoir du talent et même s’en permettre beaucoup si on peut, mais sous la condition expresse que ce sera sur un mode connu, accepté, qui ne dérangera rien dans les habitudes intellectuelles et ne sera point, pour ceux qui se comparent, une différence par trop cruelle, telle est la meilleure et la plus prudente combinaison qu’il y ait pour se faire un succès, qui suffit à la vie et même à la fatuité dans la vie et pour se passer très-bien de la gloire, — ce morceau de pain toujours inutile, gagné en mourant de faim par ces imbéciles d’inventeurs qui ne le mangent pas !

Eh bien ! c’est cette combinaison faite d’une aptitude et d’une indigence que M. Louis Bouilhet a trouvée — en la cherchant ou sans la chercher, — et elle a été sa fortune. Cette fortune, du reste, ne se démentira pas, nous le lui prédisons. Nous connaissons assez le temps dans lequel nous avons le bonheur de vivre pour lui jurer… qu’il n’a pas sauvé la littérature, mais qu’il ne l’a pas exposée non plus… et qu’un jour ou l’autre il montera tout comme un autre à son petit Capitole d’Académie. Sans être un Scipion littéraire, il pourra y remercier les Dieux ! Tout d’abord nous n’aurions pas osé lui garantir cette destinée : il était jeune, il débutait. Très-souvent, dans la jeunesse, le talent n’est que le caméléon du génie. Il en renvoie les teintes et il croit que ce sont là ses propres feux ! Jeunes et même vigoureux, nous sommes fascinés par l’esprit de nos maîtres et nous gardons longtemps à