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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/328

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Pour ma part, je le dis hautement, je n’ai jamais compris que la Critique, quelque émoustillée qu’elle puisse être par le souvenir des aimables sottises de ses vingt ans, pût traiter ces pochades de M. Mürger comme un livre d’observation, ayant une valeur littéraire. C’est une suite de bouffonneries charivariques assez drôles, dans lesquelles on rencontre de temps à autre un trait touchant, comme perle quelquefois une larme intelligente dans les yeux avinés d’un ivrogne, mais c’est là tout ! La verve n’y manque pas. Mais la verve, qui est le mouvement de l’esprit, et qui donne chaud comme tout mouvement, est une qualité, sans doute, mais la dernière qualité du talent. D’ailleurs, cette verve même n’appartient pas uniquement à M. Mürger, qui fut plusieurs, comme les Allemands prétendent qu’il y eut plusieurs Homère.

Tout le monde sait maintenant, et on pourrait les nommer, de quels excellents camarades, vivant dans le plus insouciant communisme de l’esprit, était composé M. Mürger. Tous firent cette poule de la Vie de Bohême, et ils la laissèrent gagner à celui qui l’a signée, mais elle ne l’enrichira pas. On oubliera demain ce Neveu de Rameau de la blague (je parle sa langue, en écrivant ce mot-là) et ce Bernardin de Saint-Pierre des Paul et Virginie du concubinage. Ce sera tant mieux. Qu’a la morale à gagner à de tels livres ? Et la littérature ? Et la langue ? Et même la gaieté française, que M. Mürger, s’il faut absolument rire, a épaissie et abaissée ! … Les plaisanteries dont M. Mürger a donné le modèle sont maintenant des formules à l’usage des sots qui les répètent, et qui peut-être se tairaient sans cela !