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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/316

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III

Je l’aime mieux et j’ai dit pourquoi. Quand elle était seulement Delphine Gay, c’était son quart d’heure de poésie, et la femme, encore bien plus que l’homme, n’a que des instants de poésie, des instants qui sont des éclairs ! J’ai dit que c’était là une loi. C’est cette loi qu’il faut dégager… Née pour faire des choses très-différentes de celles que nous avons à faire dans la vie, — je ne voudrais pas écrire ce mot d’inférieure qui fait cabrer les amours-propres, — mais posée, dans la hiérarchie sociale et dans la famille, à une autre place que nous, la femme est et doit être le plus transitoire, le plus éphémère de tous les poètes, tandis que chez l’homme, au contraire, la poésie s’exalte par la vieillesse et atteint un degré sublime. Consultez l’histoire littéraire ! Y vîtes-vous jamais en femmes quelque chose comme le vieil Homère, le vieux Dante, le vieux Milton, le vieux Corneille, le vieux Gœthe ? Sapho, qui ne lance qu’un cri avant de se jeter à la mer, était jeune. La plume se refuserait à écrire jamais : la vieille Sapho.

C’est que pour l’homme et pour la femme, en raison d’organisations combinées pour des fonctions diverses, la poésie n’est pas aux mêmes sources. Pour l’homme, elle est partout, quand il sait la trouver, quand il a la mystérieuse baguette d’Aaron qui la fait jaillir, même des rocs ; mais pour la femme, la femme normale, que