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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/296

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Car, il faut bien le reconnaître, si la poésie se caractérise d’abord par l’impression qu’elle cause, c’est avant tout un poète ennuyeux que M. Victor de Laprade. Il l’est gravement ; solennellement, purement, vertueusement, je le veux bien, de la plus honorable manière, mais enfin il l’est de l’avis même de ceux qui l’estiment. Et ne vous y méprenez pas ! Cela ne veut pas dire qu’il n’a point de talent. Au contraire.

Il en a, mais il est ennuyeux. Et pourquoi ne le serait-il pas, je vous prie ? Goëthe l’est bien, lui, en sa double qualité d’Allemand et de panthéiste, et M. de Laprade, qui n’est que Lyonnais, — le Schiller lyonnais, moins les drames, — M. de Laprade, qui n’a pas la vaste circonférence de tête du grand Goëthe, est panthéiste aussi à sa manière, un panthéiste chrétien, vague et ambigu, mais le panthéisme mitigé ne mitigé pas l’ennui. Il l’augmente, en noyant l’esprit dans ses insupportables dilutions.

D’ailleurs, si on dressait pour notre instruction la statistique des qualités qu’il faut au talent, cet empêché-tout, pour réussir comme la médiocrité, toujours si aisément triomphante, on trouverait peut-être que l’ennui est une force et un avantage. Nous respectons ce qui nous écrase. Dans une société aussi légère que la nôtre l’était autrefois, et qui est devenue philanthropique et humanitaire, l’ennui, un ennui sérieux, distribué sur toute la ligne, avec ampleur, est peut-être une chose excellente pour faire les affaires d’un homme, et M. Victor de Laprade a-t-il bien fait de ne pas s’en priver, pour mieux conquester la considération publique ?