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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/242

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Il n’y a donc point à s’étonner qu’au bout d’un certain temps, — le temps nécessaire à la corruption du goût pour achever sa putridité, — le symbole de la poésie lyrique soit Mme Saqui l’Immortelle ! Seulement, la Critique doit-elle le souffrir ? Doit-elle laisser passer, les bras croisés et en silence, cette odieuse conclusion de la Poétique d’une école qui a tout matérialisé et qui n’est pas, du reste, la seule conséquence qui s’élève de ces vers baladins ! L’acrobatisme (qu’on nous passe le mot ! ) ne s’épuise point dans la conception du livre que nous examinons. Il en envahit aussi la forme, détail par détail. C’est effectivement la poétique dont il est sorti qui a posé en matière de poésie et a singulièrement exagéré l’importance du rhythme et de la rime, c’est-à-dire des côtés purement plastiques du vers. Sans doute, avec le mécanisme de notre langue, l’action de la rime et du rhythme sur la pensée est incontestable, mais on est allé beaucoup trop loin à cet égard et on a renversé toute hiérarchie de fonction et toute ordonnance de résultats. M. V. Hugo avait déjà bien tracassé le moule de son vers pour n’y rien mettre, mais l’auteur des Odes funambulesques arrive, dans le coulage ou le moulage du sien (comment faut-il dire ? ), à des effets bien autrement surprenants. La rime à laquelle tiennent si fort tous les hommes pour qui la poésie consiste dans l’art d’échiquier de mouvoir et de ranger les mots, la rime touche ici presque à l’identité du son et donne à la phrase poétique des deux vers qui se suivent quelque chose de bicéphale et de monstrueux. Quand l’Inspiration, dont le caractère semble être d’agrandir notre âme aux dépens de notre corps, ne nous a pas, comme