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Page:Barbey d’Aurevilly - À côté de la grande histoire, 1906.djvu/126

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esprit qui aurait eu quelque puissance, et qu’il n’a pas effleurées ! Quel magnifique soufflet à donner aux idées matérialistes qui règnent encore en histoire que cet épisode exceptionnel dans l’histoire du XVIIe siècle ! Quelle objection contre les systèmes de température et de race que la figure de cette femme du Nord (madame de Platen) qui, sous une peau blanche, est une brune italienne du temps des Borgia ! Et elle n’est pas la seule dans cette histoire dont on puisse ausculter la déconcertante profondeur. Avec son air de victime, l’élégiaque Sophie-Dorothée est peut-être plus étonnante, plus ténébreusement profonde encore ! Après la mort cachée de Kœnigsmark (madame de Platen avait fait disparaître le cadavre), Sophie-Dorothée fut mise en jugement pour adultère, et elle proposa un duel effroyable à la comtesse son accusatrice. C’était le duel à l’Eucharistie. Elles devaient communier ensemble, l’une pour justifier son accusation, l’autre pour justifier sa défense. La vaincue dans ce duel, qui n’était pas plus du temps d’alors que tout le reste, eût été sacrilège et eût risqué sa vie éternelle. Forte seulement dans l’amour, Élisabeth n’osa pas tenter la terrible épreuve ; mais Sophie-Dorothée n’eut pas peur, comme disent les mystiques, de manger sa condamnation. Cela fait frémir quand on songe aux lettres retrouvées, qui sont positives pour qui connaît la passion et les sous-entendus de son langage. Sophie-Dorothée n’en fut pas moins condamnée à une détention perpétuelle.