Page:Balzac - Œuvres complètes Tome 5 (1855).djvu/473

Cette page a été validée par deux contributeurs.
470
II. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

marier à ce pauvre Brigaut, qui fera sa fortune avec mon argent ! Elle ne tenait pas en place, elle s’agitait, elle voulait partir pour Provins. Aussi, quand elle eut lu les fatales lettres, s’élança-t-elle dans la ville comme une folle, en demandant les moyens d’aller à Provins avec la rapidité de l’éclair. Elle partit par la Malle quand on lui eut expliqué la célérité gouvernementale de cette voiture. À Paris, elle avait pris la voiture de Troyes, elle venait d’arriver à onze heures et demie chez Frappier, où Brigaut, à l’aspect du sombre désespoir de la vieille Bretonne, lui promit aussitôt de lui amener sa petite fille, en lui disant en peu de mots l’état de Pierrette. Ce peu de mots effraya tellement la grand’mère, qu’elle ne put vaincre son impatience, elle courut sur la place. Quand Pierrette cria, la Bretonne eut le cœur atteint par ce cri tout aussi vivement que le fut celui de Brigaut. À eux deux, ils eussent sans doute réveillé tous les habitants, si, par crainte, Rogron ne leur eût ouvert. Ce cri d’une jeune fille aux abois donna soudain à sa grand’mère autant de force que d’épouvante, elle porta sa chère Pierrette jusque chez Frappier, dont la femme avait arrangé à la hâte la chambre de Brigaut pour la grand’mère de Pierrette. Ce fut donc dans ce pauvre logement, sur un lit à peine fait, que la malade fut déposée : elle s’y évanouit, tenant encore son poing fermé, meurtri, sanglant, les ongles enfoncés dans la chair. Brigaut, Frappier, sa femme et la vieille contemplèrent Pierrette en silence, tous en proie à un étonnement indicible.

— Pourquoi sa main est-elle en sang ? fut le premier mot de la grand’mère.

Pierrette, vaincue par le sommeil, qui suit les grands déploiements de force, et se sachant à l’abri de toute violence, déplia ses doigts. La lettre de Brigaut tomba comme une réponse.

— On a voulu lui prendre ma lettre, dit Brigaut en tombant à genoux et ramassant le mot qu’il avait écrit pour dire à sa petite amie de quitter tout doucement la maison des Rogron. Il baisa pieusement la main de cette martyre.

Il y eut alors quelque chose qui fit frémir les menuisiers, ce fut de voir la vieille Lorrain, ce spectre sublime, debout au chevet de son enfant. La terreur et la vengeance glissaient leurs flamboyantes expressions dans les milliers de rides qui fronçaient sa peau d’ivoire jauni. Ce front couvert de cheveux gris épars exprimait la colère divine. Elle lisait, avec cette puissance d’intuition départie