Page:Balzac - Œuvres complètes Tome 5 (1855).djvu/440

Cette page a été validée par deux contributeurs.

pouvez commander le Département. Ah ! si vous aviez été électeur ! nous serions plus avancés ; j’eusse acheté les deux voix de ces deux employés en les désintéressant de la perte de leurs places, et nous aurions eu la majorité. Je siégerais auprès des Dupin, des Casimir Périer, et…

Le colonel avait pensé depuis long-temps à Pierrette, mais il cachait cette pensée avec une profonde dissimulation ; aussi sa brutalité envers Pierrette n’était-elle qu’apparente. L’enfant ne s’expliquait pas pourquoi le prétendu camarade de son père la traitait si mal, quand il lui passait la main sous le mouton et lui faisait une caresse paternelle en la rencontrant seule. Depuis la confidence de Vinet relativement à la terreur que le mariage causait à mademoiselle Sylvie, Gouraud avait cherché les occasions de trouver Pierrette seule, et le rude colonel était alors doux comme un chat : il lui disait combien Lorrain était brave, et quel malheur pour elle qu’il fût mort !

Quelques jours avant l’arrivée de Brigaut, Sylvie avait surpris Gouraud et Pierrette. La jalousie était donc entrée dans ce cœur avec une violence monastique. La jalousie, passion éminemment crédule, soupçonneuse, est celle où la fantaisie a le plus d’action ; mais elle ne donne pas d’esprit, elle en ôte ; et, chez Sylvie, cette passion devait amener d’étranges idées. Sylvie imagina que l’homme qui venait de prononcer ce mot madame la mariée à Pierrette était le colonel. En attribuant ce rendez-vous au colonel, Sylvie croyait avoir raison, car, depuis une semaine, les manières de Gouraud lui semblaient changées. Cet homme était le seul qui, dans la solitude où elle avait vécu, se fût occupé d’elle, elle l’observait donc de tous ses yeux, de tout son entendement ; et à force de se livrer à des espérances, tour à tour florissantes ou détruites, elle en avait fait une chose d’une si grande étendue, qu’elle y éprouvait les effets d’un mirage moral. Selon une belle expression vulgaire, à force de regarder, elle n’y voyait souvent plus rien. Elle repoussait et combattait victorieusement et tour à tour la supposition de cette rivalité chimérique. Elle faisait un parallèle entre elle et Pierrette : elle avait quarante ans et des cheveux gris ; Pierrette était une petite fille délicieuse de blancheur, avec des yeux d’une tendresse à réchauffer un cœur mort. Elle avait entendu dire que les hommes de cinquante ans aimaient les petites filles dans le genre de Pierrette. Avant que le colonel se rangeât et fréquentât la maison