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son fils nourri par elle sans qu’on pût apercevoir par où, la maîtresse de poste ne pensa qu’à grossir sa fortune, et s’adonna sans trêve à la direction de son immense établissement. Dérober une botte de paille ou quelques boisseaux d’avoine, surprendre Zélie dans les comptes les plus compliqués était la chose impossible, quoiqu’elle écrivît comme un chat et ne connût que l’addition et la soustraction pour toute arithmétique. Elle ne se promenait que pour aller toiser ses foins, ses regains et ses avoines ; puis elle envoyait son homme à la récolte et ses postillons au bottelage en leur disant, à cent livres près, la quantité que tel ou tel pré devait donner. Quoiqu’elle fût l’âme de ce grand gros corps appelé Minoret-Levrault, et qu’elle le menât par le bout de ce nez si bêtement relevé, elle éprouvait les transes qui, plus ou moins, agitent toujours les dompteurs de bêtes féroces. Aussi se mettait-elle constamment en colère avant lui, et les postillons savaient, aux querelles que leur faisait Minoret, quand il avait été querellé par sa femme, car la colère ricochait sur eux. La Minoret était d’ailleurs aussi habile qu’intéressée. Par toute la ville ce mot : Où en serait Minoret sans sa femme ? se disait dans plus d’un ménage.

— Quand tu sauras ce qui nous arrive, répondit le maître de Nemours, tu seras toi-même hors des gonds.

— Eh ! bien, quoi ?

— Ursule a mené le docteur Minoret à la messe.

Les prunelles de Zélie Levrault se dilatèrent, elle resta pendant un moment jaune de colère, dit : — Je veux le voir pour le croire ! et se précipita dans l’église. La messe en était à l’élévation. Favorisée par le recueillement général, la Minoret put donc regarder dans chaque rangée de chaises et de bancs, en remontant le long des chapelles jusqu’à la place d’Ursule, auprès de qui elle aperçut le vieillard la tête nue.

En vous souvenant des figures de Barbé-Marbois, de Boissy-d’Anglas, de Morellet, d’Helvétius, de Frédéric-le-Grand, vous aurez aussitôt une image exacte de la tête du docteur Minoret, dont la verte vieillesse ressemblait à celle de ces personnages célèbres. Ces têtes, comme frappées au même coin, car elles se prêtent à la médaille, offrent un profil sévère et quasi puritain, une coloration froide, une raison mathématique, une certaine étroitesse dans le visage quasi pressé, des yeux fins, des bouches sérieuses, quelque chose d’aristocratique, moins dans le sentiment que dans l’habitude,