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tine ; au sixième étage, morceau par morceau, à l’insu du concierge qui n’eut pas souffert dans la maison l’établissement d’une imprimerie clandestine. Chacun s’y prêta un peu et tout fut fait la nuit.

Mais, le lendemain, j’étais l’objet d’une surveillance active de la part de tous les locataires. On m’avait vu porter des choses que je dissimulais. Tout le monde me regardait avec un visage sinistre : on a dû croire que je faisais un commerce interlope, peu rassurant pour la sécurité de la maison.

La nuit suivante je me mis à monter la presse, mais le bruit empêchait ma voisine de s’endormir. Exaspérée de ne pouvoir fermer l’œil, la bonne femme vint frapper à ma porte. Elle était furieuse. Je parvins néanmoins à l’amadouer et à lui faire promettre de ne pas se plaindre moyennant un cent de cartes de visite.

Ce n’était pas tout ; la voisine de dessous — heureusement je n’en avais pas au-dessus — vint à son tour, lasse d’avoir crié et d’avoir cogné au plafond avec un manche à balai pour me faire taire ; elle m’apostropha de la plus violente façon. À la vue de mon matériel, elle faillit tomber en syncope :

— C’est donc un atelier de forgeron ! dit-elle ; mais vous allez faire effondrer le plancher sur moi !

Elle fut prise d’une véritable panique, et regardait un à un mes collaborateurs qu’elle prenait pour des ouvriers.

Elle ne voulait plus retourner se coucher, dans la crainte que la machine ne lui tombât sur le nez. J’étais fort embarrassé de la voir s’obstiner à demeurer, et Pradet déployait inutilement toutes les ressources de sa dialectique pour lui prouver qu’elle pouvait dormir tranquille.