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Page:Béranger - Chansons anciennes et posthumes.djvu/585

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LA PLUIE


À UN AMI


Air :


Ami, plus de promenade.
La pluie à flots tombe ici,
Tombe à me rendre malade ;
Et le ciel n’en a souci.

Comme au roc se cloue une huître
Que la mer lave en courant,
Je reste auprès de la vitre
À voir passer le torrent.

Sous nos humides murailles
Que transperce un air malsain,
Je crois sentir les tenailles
D’un rhumatisme assassin.

À ce point l’ennui me gagne,
Qu’en rêve, dans mon sommeil,
Je vole au fond de l’Espagne
Pour me sécher au soleil.

Au pied d’antiques arcades,
J’ai, sur ces bords étrangers,
Des tentures de grenades
Sous des voûtes d’orangers.

J’y vois fuir l’année entière,
Loin des brouillards importuns,
L’œil enivré de lumière,
Et le cerveau de parfums.

Mais, las de pêche et de chasse,
L’Esquimau revient joyeux
Subir sous son toit de glace
La plus longue nuit des cieux.

De mon rêve je m’ennuie :
Adieu, ciel pur ; adieu, fleurs.
Retournons, malgré la pluie,
Aux bords où j’ai tous mes pleurs.

Je reviens où, tendre et folle,
Ma jeunesse a tant chanté ;
Où le génie est l’idole
Qu’encense l’Égalité.

Dieu ! notre ciel se dégage.
Ami, viens, puisqu’il sourit.
Viens, nous irons au village
Voir si l’amandier fleurit.