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Page:Béranger - Chansons anciennes et posthumes.djvu/545

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MON JARDIN


À LA GRENADIÈRE, PRÈS DE TOURS


Air : Quand des ans la fleur printanière


Avec Dieu bien souvent je cause ;
Il m’écoute, et, dans sa bonté,
Me répond toujours quelque chose
Qui toujours me rend la gaieté.

Bien triste, un jour, j’ose lui dire :
Je vois poindre mes soixante ans.
Des vers en moi le souffle expire :
De quelles fleurs parer le temps ?

Le vin rallume en nous la joie ;
Mais, bien que Dieu nous l’ait permis
Que faire du peu qu’il m’envoie,
Loin de tous mes bons vieux amis ?

Plus d’amour dans l’hiver de l’âge.
Mon cœur en vains soupirs se fond ;
C’est le poisson qui toujours nage
Sous les glaces d’un lac profond.

Pour tes chants sérieux ou lestes,
Crains l’oubli, m’a-t-on répété ;
Travaille, et prépare à tes restes
Un parfum d’immortalité.

Mais je n’ai plus goût à l’éloge,
Plus de voix pour rien chansonner ;
S’il fait encor marcher l’horloge,
Le Temps ne la fait plus sonner.

Oui, le repos sur ce rivage,
Voilà mon lot. Mais que le ciel
M’accorde un des plaisirs du sage :
Au pauvre ermite un peu de miel !

Dieu bon, avec toi ma tendresse
De tout mot pompeux se défend ;
Dieu bon, pitié pour ma faiblesse !
Donne un jouet au vieil enfant.

J’ai dit ; soudain je vois éclore
Des fleurs, et ces fleurs fourmiller,
Où tous les brillants de l’aurore,
S’enchâssant, viennent scintiller.

Sous ma main un râteau se place ;
Le sol s’enrichit de présents.
De ce coin Dieu veut que je fasse
Le paradis de mes vieux ans.

Arbres et fleurs, prodiguez vite
L’ombre et les parfums dans ce lieu ;
Oiselets qu’une feuille abrite,
Célébrez la bonté de Dieu.