Page:Austen - Emma.djvu/70

Cette page a été validée par deux contributeurs.

formément

aux instructions reçues, se dirigeait vers Hartfield en emportant un récipient pour rapporter du bouillon. Rien de plus naturel que de marcher à côté de la petite fille et de la questionner ; pourtant Emma gagnait involontairement du terrain sur ses deux compagnons qui ne se pressaient pas ; elle le regretta d’autant plus qu’ils paraissait absorbés dans une conversation intéressante.

M. Elton parlait avec animation, Harriet écoutait avec une attention enjouée. Emma, ayant expédié l’enfant en avant, se demandait comment elle pourrait faire pour se changer en statue de sel quand, au même instant, ils se retournèrent tous deux et elle fut obligée de se rapprocher. M. Elton continua sa phrase et Emma fut désappointée d’entendre qu’il faisait à sa blonde compagne un récit de la fête chez M. Cole ; elle arrivait elle-même pour le fromage de stilton, le beurre, la betterave et le dessert !

« Ce début aurait évidemment pu amener à une conclusion satisfaisante, se dit-elle en guise de consolation ; tous les sujets sont bons pour les amoureux et toute espèce de conversation peut servir de prétexte aux confidences sentimentales. Si seulement j’avais pu rester un peu plus longtemps absente. »

Ils marchèrent ensemble jusqu’à ce qu’ils fussent en vue de l’enceinte du presbytère : à ce moment Emma eut une inspiration subite et elle découvrit le moyen de faire pénétrer Harriet dans la maison : elle s’aperçut d’un nouveau défaut dans l’arrangement de sa chaussure et s’arrêta une fois encore ; elle arracha alors le lacet et le jeta à la dérobée dans le fossé. Ceci fait, elle pria ses compagnons de s’arrêter et leur avoua son embarras :

— La plus grande partie de mon lacet n’existe plus, dit-elle, et je ne sais pas trop comment je vais faire. En vérité, je suis pour vous deux une compagnie bien encombrante, mais j’espère que vous voudrez bien admettre que je suis rarement si mal équipée. Monsieur Elton, il faut