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autant conscience de ses propres mérites que vous de ceux d’Harriet. Il sait qu’il est très joli garçon et il n’est pas sans s’apercevoir de ses succès ; d’après sa manière de parler dans des moments d’expansion, je suis convaincu qu’il n’a aucune intention de ne pas profiter de ses avantages. Je l’ai entendu faire allusion à une famille où les jeunes filles qui sont les amies intimes de ses sœurs ont chacune cinq cent mille francs de dot.

— Je vous remercie beaucoup, reprit Emma ; si j’avais rêvé de faire épouser Harriet à M. Elton, il eût été charitable de m’ouvrir les yeux ; mais pour le moment je désire surtout la garder auprès de moi.

— Au revoir, dit M. Knightley se levant brusquement ; et il quitta le salon.

Il se rendait compte combien Robert Martin serait désappointé et il était particulièrement vexé de la part qu’Emma avait eue dans cette affaire.

Emma, de son côté, ne se sentait pas absolument satisfaite et la calme persuasion de son adversaire d’avoir la raison pour lui n’était pas sans éveiller en elle quelques doutes sur sa propre infaillibilité ; il était bien possible que M. Elton ne fût pas indifférent à la question d’argent, mais ne suffisait-il pas d’une vraie passion pour combattre les motifs intéressés ?

D’autre part, M. Knightley qui n’avait pas assisté aux diverses phases de cet amour n’était pas, selon l’appréciation d’Emma, à même d’en mesurer la portée : mieux renseigné, il aurait probablement eu confiance dans le succès final.

Harriet expliqua son retard de la façon la plus naturelle ; elle se trouvait dans de très bonnes dispositions. Mlle Nash lui avait fait part d’une conversation qu’elle venait d’avoir avec M. Perry, appelé chez Mme Goddard pour une élève. Harriet répéta ce récit avec une visible satisfaction. « En revenant, la veille, de Clayton Park, le docteur a croisé M. Elton se dirigeant sur Londres ; il a été très surpris