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de la vieille dame et surtout l’enthousiasme délirant de Mlle Bates ont apporté une diversion opportune. Après un échange de félicitations réciproques, j’ai pris prétexte de la récente maladie de Mlle Fairfax pour l’inviter à venir faire un tour en voiture ; tout d’abord elle a refusé, mais sur mes instances elle s’est laissée convaincre ; naturellement elle commença par s’excuser d’avoir gardé le silence pendant notre visite et elle m’exprima toute sa reconnaissance dans les meilleurs termes. J’ai pu l’amener ensuite, en l’encourageant affectueusement, à me parler des différentes circonstances de ses fiançailles. Je suis convaincue qu’une conversation de ce genre a dû être un grand soulagement pour Jane qui depuis si longtemps avait été forcée de se replier sur elle-même. Elle m’a dit combien elle a souffert pendant cette longue dissimulation ; elle montre beaucoup d’énergie. Je me rappelle ses propres paroles : « Sans prétendre n’avoir pas éprouvé depuis mes fiançailles quelques moments de bonheur, à partir de ce jour je puis affirmer que je n’ai jamais connu une heure de paix ! » Ses lèvres tremblaient, Emma, en parlant, et son émotion m’a été au cœur.

— Pauvre fille, dit Emma, elle reconnaît donc avoir eu tort de consentir à engager secrètement sa foi ?

— Tort ! Personne, je crois, ne peut la blâmer plus sévèrement qu’elle n’est disposée à se blâmer elle-même. « Mon erreur a eu pour résultat, a-t-elle ajouté, de me condamner à de perpétuels tourments, et c’est justice ; mais d’avoir été punie ne diminue pas ma faute. La souffrance n’est pas une expiation. Je serai toujours coupable. J’ai agi contrairement à toutes mes idées, et la tournure heureuse que les choses ont prise, toutes les marques de bonté que je reçois actuellement, j’ai conscience de ne pas les mériter. Ne croyez pas, Madame, qu’on ne m’ait pas donné de bons principes ; les amis qui m’ont élevée ne méritent aucun blâme ; toute la responsabilité de mes actes m’incombe tout entière ; malgré l’atténuation que les événements paraissent apporter à ma conduite, je redoute encore au-