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« Oui, excellent jeune homme, pensa Emma, mais ceci n’a rien à voir avec le don de la ressemblance ! Vous n’y entendez rien ! Ne simulez pas l’admiration pour ma peinture ; gardez là plutôt pour Harriet ! » Puis elle reprit :

— Eh bien ! Monsieur Elton, puisque vous m’encouragez si aimablement, je crois que je vais essayer mes forces ; les traits d’Harriet sont si fins qu’il sera difficile d’en rendre toute la délicatesse ; cependant il y a dans la forme de l’œil et dans le contour de la bouche quelque chose de si caractéristique que la ressemblance ne doit pas être impossible à saisir.

— Vous dites bien : la forme de l’œil et de la bouche ! Vous réussirez certainement. Ce sera une œuvre exquise !

— Mais je crains bien, Monsieur Elton, qu’Harriet ne se prête pas de bonne grâce à ce désir : elle attache si peu d’importance à sa beauté. N’avez-vous pas observé avec quel détachement elle a répondu à ma question ? C’était dire : « À quel propos aurait-on fait mon portrait ? »

— J’ai bien remarqué et j’ai apprécié ; mais je ne puis croire qu’elle ne puisse être persuadée.

Harriet revint au bout de quelques instants : elle ne se fit pas prier longtemps et après avoir faiblement protesté acquiesça à la proposition de son amie. Emma voulut se mettre au travail sans retard et en conséquence alla chercher un portefeuille contenant diverses ébauches. Aucun des portraits entrepris n’avait été terminé. Ils cherchèrent ensemble le procédé qui conviendrait le mieux. Emma avait essayé de tout : miniature, pastel, crayon, aquarelle. Mais la persévérance lui faisait défaut et, malgré ses dons naturels, elle ne réussissait pas à atteindre de degré de perfection qu’elle ambitionnait. Sans s’illusionner elle-même sur ses capacités, elle supportait volontiers que les autres s’y trompassent et n’était pas fâchée que sa réputation surpassât son mérite réel. Dans le cas présent, la partialité de ses amis était évidente :