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rencontré ses propositions d’intimité, elle ne fit plus d’avances et se tint à l’écart. Les époux affectaient, en outre, de se montrer désagréables pour Henriette, avec l’intention de prendre ainsi une sorte de revanche indirecte. Emma ne doutait pas que l’attachement de la jeune fille n’eût été commenté dans le tête-à-tête conjugal, et son propre rôle dévoilé.

Cette conduite mesquine à l’égard de son amie augmenta encore l’antipathie et la réserve d’Emma.

D’autre part, Mme Elton afficha, dès son arrivée, une grande amitié pour Jane Fairfax ; elle ne se contentait pas d’exprimer une admiration raisonnable et naturelle, mais, sans en être priée, elle manifestait à tout propos son désir de venir en aide à la jeune fille. Avant de perdre les bonnes grâces de Mme Elton, Emma fut mise confidentiellement au courant :

— Jane Fairfax m’a fait une excellente impression, Mademoiselle Woodhouse ; j’en suis fanatique. C’est une douce créature, si comme il faut et si bien douée ! Elle joue du piano et elle chante délicieusement ; elle a un talent hors ligne : je suis assez compétente en musique pour donner une opinion autorisée. Vous allez rire de mon enthousiasme, mais vous conviendrez avec moi que sa situation commande l’intérêt. Il faut nous efforcer, Mademoiselle Woodhouse de lui venir en aide ; il importe qu’un talent de ce genre soit mis en valeur. Vous connaissez naturellement ces vers du poète :

Combien de fleurs s’épanouissent loin de tout regard
Et gaspillent leur parfum dans l’air désert !

— Cette éventualité n’est pas à prévoir dans le cas présent, reprit Emma avec calme. Quand vous vous rendrez compte de la place occupée par Jane Fairfax dans la famille du colonel Campbell, vos craintes disparaîtront.

— Mais, actuellement, elle vit d’une façon si retirée ! Quels que soient les avantages dont elle ait joui chez les Campbell, elle n’en pro-