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niblement affectée en apprenant cette nouvelle. Sans doute le moral d’Henriette s’était fortifié et la perspective du bal de M. Weston avait grandement contribué à apaiser ses regrets ; mais Emma craignait qu’elle n’eût pas encore atteint le degré d’indifférence nécessaire pour affronter les événements actuels. En effet, la pauvre Henriette fut bientôt dans une disposition d’esprit nécessitant toute la patience d’Emma : celle-ci considérait comme son devoir le plus strict de donner à son amie toutes les preuves d’affection possibles ; pourtant c’était un travail ingrat que de prêcher sans produire jamais aucun effet : Henriette écoutait toujours avec soumission : « C’est très juste, c’est exactement ainsi ; ce n’est pas la peine de penser à eux », mais le résultat était nul et, au bout d’une demi-heure, Henriette était aussi anxieuse et inquiète qu’auparavant.

À bout de ressources Emma chercha à faire vibrer une autre corde chez Henriette et elle lui dit :

— En vous laissant aller à être si malheureuse à cause du mariage de M. Elton vous ne pouvez me faire sentir plus durement l’erreur dans laquelle je suis tombée. C’est moi qui suis responsable de tout ; je ne l’ai pas oublié, je vous assure ; trompée moi-même je vous ai trompée à mon tour ; ce sera pour moi un sujet de triste méditation.

Henriette fut trop touchée de ce discours pour pouvoir faire mieux que de protester par quelques monosyllabes. Emma continua :

— Je ne vous ai jamais dit, Henriette : Faites des efforts à cause de moi, pensez moins, parlez moins de M. Elton par égard pour moi. Vous aviez d’autres motifs d’agir ainsi et plus graves : j’ai fait appel à votre raison vous représentant la nécessité de prendre l’habitude de rester maître de soi, l’importance de ne pas provoquer les soupçons des autres, l’urgence de sauvegarder votre santé. Mon seul but était de vous éviter des souffrances inutiles. Peut-être, pourtant, ai-je quelquefois pensé qu’Henriette ne pouvait pas oublier les égards que l’affection doit inspirer.