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pied d’égalité. Tout en ayant une grande considération pour le jugement de Mlle Taylor, Emma se reposait exclusivement sur le sien ! Les seuls écueils de la situation de la jeune fille étaient précisément l’absence de toute influence et de tout frein, et une prédisposition à avoir une confiance excessive en soi-même. Néanmoins, pour l’instant, elle n’avait aucunement conscience des désavantages qui menaçaient de ternir un jour son bonheur.

Le chagrin arriva sous une forme plutôt bénigne : Mlle Taylor se maria. Pour la première fois, le jour du mariage de son amie bien-aimée, Emma fut assaillie de pensées tristes de quelque durée. La cérémonie terminée et les invités partis, son père et elle demeurèrent seuls, sans la perspective d’un tiers pour égayer la longue soirée. M. Woodhouse s’assoupit après le dîner, comme d’habitude, et Emma put mesurer l’étendue de son isolement. Elle évoquait ces seize années d’infatigable affection : elle pensait avec tendresse à celle qui avait dirigé ses jeux et ses études, apportant autant d’ardeur à l’amuser qu’à l’instruire, et qui l’avait soignée avec un dévouement absolu pendant les diverses maladies de l’enfance. De ce fait, elle avait contracté vis-à-vis de Mlle Taylor une grande dette de reconnaissance ; mais Emma conservait de la période de parfaite confiance qui avait succédé, un souvenir encore plus doux.

Elle se demanda comment elle supporterait ce changement ? Malgré tous ses avantages personnels et sa situation, elle allait se trouver isolée intellectuellement ; son père en effet ne pouvait la suivre sur le terrain d’une conversation sérieuse ou enjouée ; grande disproportion de leurs âges (M. Woodhouse ne s’était pas marié jeune) se trouvait augmentée par la suite de la constitution et des habitudes de ce dernier ; dénué d’activité physique et morale, il paraissait plus vieux qu’il ne l’était ; tout le