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marché ! Vous imaginez-vous, Monsieur Knightley, la sensation que son arrivée produira ? Dans les paroisses de Donwell et d’Highbury, il n’y aura pas d’autre sujet de conversation ; tout l’intérêt sera concentré sur lui ; nous ne parlerons plus que de M. Frank Churchill !

— Vous m’excuserez de ne pas être ébloui à ce point. Si je trouve ce jeune homme d’un commerce agréable, je serai content d’avoir fait sa connaissance ; mais s’il n’est que fat et bavard il ne me prendra pas beaucoup de mon temps ni de mon attention.

— J’imagine qu’il sait plier sa conversation au goût de chacun et qu’il est en mesure de réaliser son désir de se rendre agréable à tous. À vous, il parlera agriculture, à moi peinture ou musique, et ainsi de suite, ayant des connaissances générales sur tous les sujets qui lui permettront, suivant l’occasion, de diriger le débat ou de donner la réplique ; voilà l’idée que je me fais de lui.

— Et la mienne, dit M. Knightley vivement, c’est que, s’il ressemble de près ou de loin à ce portrait, ce sera l’être le plus insupportable du monde ! Quoi ! À vingt-quatre ans, se poser comme le roi de son milieu, le grand homme, le politicien avisé qui lit dans l’esprit de chacun et qui se sert des talents de tous pour la glorification de sa propre supériorité ! Ma chère Emma, votre bon sens s’accommoderait mal d’un personnage aussi ridicule.

— Nous avons tous deux des préventions : vous, contre lui ; moi, en sa faveur, et nous ne pourrons pas nous mettre d’accord tant qu’il ne sera pas là pour nous départager.

— Quant à moi, je n’ai pas de préventions !

— Mais moi j’en ai et je n’en rougis pas. Mon affection pour M. et Mme Weston m’incite à me montrer partiale à son égard.

— Pour ma part, je ne donne jamais une pensée à ce jeune homme qui m’est parfaitement indifférent, reprit M. Knightley avec tant d’acrimonie qu’Emma changea immédiatement de conversation.

Emma s’étonna d’une antipathie aussi peu motivée ; elle avait toujours jugé M. Knightley très impartial et bien qu’elle le sût porté à avoir une opinion de son propre mérite, elle n’aurait jamais supposé qu’il pût se montrer aussi injuste dans l’appréciation de celui des autres.

(À suivre.)