Page:Austen - Emma.djvu/123

Cette page a été validée par deux contributeurs.
Book important2.svg Les corrections sont expliquées en page de discussion

contraire qu’il a l’un et l’autre et qu’il aime à les gaspiller dans les endroits où l’on s’amuse ; de temps à autre nous apprenons qu’il villégiature dans telle ou telle ville d’eau : dernièrement il était à Weymouth ; ce qui prouve qu’il peut quitter les Churchill.

— Oui, quelquefois.

— Et ce sont précisément toutes les fois qu’il estime que le déplacement en vaut la peine ou bien lorsque son plaisir est en jeu.

— Prétendez-vous juger impartialement la conduite de quelqu’un sans avoir une connaissance parfaite de la situation ? Personne, à moins d’avoir vécu dans l’intimité d’une famille, ne peut dire avec quelles difficultés un membre de cette famille peut se trouver aux prises. Il faudrait que nous fussions au courant de ce qui se passe à Enscombe et exactement renseignés sur le caractère de Mme Churchill pour apprécier ce qui est possible et ce qui ne l’est pas.

— Un homme peut toujours faire son devoir ; M. Frank Churchill a celui de donner à son père cette preuve de respect. Il le sait bien, comme il appert de ses lettres et de ses messages ; rien ne lui serait plus facile que d’agir en conformité. Un homme de sens droit dirait de suite avec simplicité et résolution à Mme Churchill : « Vous me trouverez toujours prêt à vous faire le sacrifice d’un plaisir, mais il faut que j’aille voir mon père immédiatement. Je sais qu’il serait offensé si je ne lui donnais pas cette marque de déférence à l’occasion de son mariage. Je partirai donc demain. » S’il avait parlé sur le ton qui convient à un homme, aucune opposition n’eut été faite à son voyage.

— Non, dit Emma en riant, mais peut-être en revanche se fût-on opposé à son retour. Ce serait un étrange langage dans la bouche d’un jeune homme absolument dépendant ; il n’y a que vous, Monsieur Knightley, qui puissiez imaginer une chose de ce genre ; mais vous ne vous rendez pas compte de ce que commande une situation si différente de la vôtre. Je vois d’ici M. Frank Churchill tenant un discours de ce genre à l’oncle et à la tante qui l’ont élevé et dont son avenir dépend ! Il se placerait debout au milieu de la chambre, je suppose, en élevant la voix.

— Croyez-moi, Emma, ce désir fermement exprimé avec, bien entendu, toutes les formes du respect, lui aurait gagné l’estime de ceux dont il dépend et n’aurait fait qu’augmenter