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Chapitre XXX, Rêveries manichéennes.

45. J’entends, mon Dieu ; votre vérité a laissé tomber sur mon âme une goutte de douceur infinie ; et j’ai compris qu’il est des hommes à qui vos œuvres déplaisent. Ils disent que la nécessité en a tiré plusieurs de vos mains, comme la mécanique des cieux et la disposition des astres, dont l’être émane, non de votre puissance créatrice, mais d’une matière préexistante, procédant d’ailleurs, et que vous avez rassemblée, resserrée, reliée, pour en bâtir ces remparts du monde, trophée de votre victoire sur vos ennemis, forteresse élevée contre toute révolte à venir.

Ils prétendent encore qu’il en est d’autres qui ne vous doivent ni leur être, ni leur composition, comme les corps de chair, les insectes, et tout ce qui tient à la terre par racines : ils y voient l’ouvrage d’une puissance ennemie, esprit que vous n’avez point créé, nature malfaisante en lutte contre vous, qui produit et qui forme tous ces êtres dans les plus basses régions de ce monde. Insensés ! ils ne parlent ainsi que faute de voir vos œuvres par votre Esprit, et de vous reconnaître dans vos œuvres.

Chapitre XXXI, Le fidèle voit par l’esprit de dieu, et dieu voit en lui que ses œuvres sont bonnes.

46. Mais nous, qui les voyons par votre Esprit, les voyons-nous ? et n’est-ce pas plutôt vous-même qui les voyez en nous ? Si donc nous les voyons bonnes, c’est vous qui les voyez bonnes. Dans tout ce qui nous plaît à cause de vous, c’est vous qui nous plaisez ; et tout ce qui nous plaît par votre Esprit, vous plaît en nous. « Quel homme, en effet, connaît ce qui est de l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? Et l’Esprit de Dieu connaît seul ce qui est de Dieu. Aussi, dit l’Apôtre, nous n’avons pas reçu l’esprit, du monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, afin de connaître les dons de Dieu ( I Cor. II, 11, 12). » Et cette parole m’autorise, et je dis : Non, personne ne sait ce qui est de Dieu, que l’Esprit de Dieu. Comment savons-nous donc nous-mêmes ce que Dieu nous a donné ? Mais j’entends la réponse : si nous ne le savons que par son Esprit, qui le sait, sinon le seul Esprit de Dieu ? Il est dit en vérité à ceux qui parlent par l’Esprit de Dieu : « Ce n’est pas vous qui parlez ( Matth. X, 20) ; » et l’on peut dire en vérité à ceux qui connaissent par l’Esprit de Dieu : Ce n’est pas vous qui connaissez ; et l’on peut encore dire en vérité à ceux qui voient par l’Esprit de Dieu : « Ce n’est pas vous qui voyez. » Ainsi, quand nous voyons par l’Esprit de Dieu qu’une chose est bonne, ce n’est pas nous, c’est Dieu qui la voit bonne.

Et l’un tient pour mauvais ce qui est bon, suivant la doctrine de ces insensés ; et l’autre en reconnaît la bonté, mais il est de ceux qui ne savent point vous aimer dans vos créatures, dont ils préfèrent la jouissance à la vôtre. Celui-ci juge bonne l’œuvre bonne ; et est Dieu même qui voit en lui ; et il aime Dieu dans son œuvre, amour qui ne saurait naître sans le don de l’Esprit : « car l’amour se répand. Dans nos cœurs par l’Esprit saint qui nous est donné ( Rom. V, 5) : » Esprit par qui nous voyons que tout être, quel qu’il soit, est bon, parce qu’il procède de Celui qui n’est pas seulement un être, mais l’Etre lui-même.

Chapitre XXXII, Vue de la création.

47. Seigneur, grâces vous soient rendues ! nous voyons le ciel et la terre, c’est-à-dire les régions supérieures et inférieures du monde ; ou le monde des esprits et celui des corps ; et, pour l’embellissement des parties qui forment l’ensemble ou de l’univers visible, ou de l’universalité des êtres, nous voyons la lumière créée et séparée des ténèbres. Nous voyons le firmament du ciel, soit ce premier corps du monde, élevé entre la sublimité des eaux spirituelles et l’infériorité des eaux corporelles ( Voy. Rétr. Liv. II, Chap. VI, n°2), soit ces espaces de l’air, ce ciel où les oiseaux volent entre les eaux que les vapeurs condensent au-dessus d’eux-mêmes et qui retombent en rosées sereines, et les eaux plus lourdes, qui coulent sur la terre.

Nous voyons, par les plaines de la mer, la beauté de ces masses d’eaux attroupées ; et nous voyous la terre, d’abord dans sa nudité, puis, recevant avec la forme, l’ordre, la beauté et la force végétative. Nous voyons les astres (516) briller