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Page:Augier - Théatre complet, tome 5, 1890.djvu/376

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Scène VII

D’ESTRIGAUD, seul.


S’il savait qui j’attends, il faudrait nous couper la gorge. Je le croyais plus fort. Cette circonstance ne laisse pas que de modifier la situation. Ce que je cherche, moi, c’est une liaison de convenances, l’association pacifique d’un veuvage et d’un célibat sous le consentement tacite de la famille et du monde. Je croyais avoir trouvé la pie au nid : train de maison honorable, enfants bien élevés, beau-frère de bonne humeur, femme charmante, toutes les conditions du confort et de la sécurité. Mais ce n’est plus cela du tout, du moment que le frère a un double fond tragique ; il faudrait ou me cacher comme un Castillan, ou m’exposer à des arias de tous les diables, à un scandale, à des scènes dramatiques… toutes choses parfaitement ridicules et désagréables. — D’un autre côté, la marquise en elle-même est-elle bien mon lot ? À y bien regarder, sa petite machination d’aujourd’hui indique une furieuse ténacité de vertu bourgeoise. Je parviendrais à la réduire, que ses préjugés classiques repousseraient comme du chiendent ; ce serait une succession perpétuelle de scrupules à combattre ou de remords à éponger… Elle est de la pâte des femmes légitimes et non des maîtresses. Elle ne peut rendre heureux qu’un mari… et je n’en suis pas encore là, grâce au ciel ! Décidément, j’ai eu tort de contremander la bonne Saint-Gilles. Eh bien, quoi ! je serai respectueux, voilà tout, et je profiterai même de l’occasion pour battre honorablement en retraite… Notre bail n’est pas signé, après tout…