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Page:Augier - Théatre complet, tome 5, 1890.djvu/302

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Tenancier.

Je t’ai déjà prié souvent de me parler français.


Lucien, se levant.

Eh bien, blague est un mot français. S’il n’est pas encore au Dictionnaire de l’Académie, il y sera, parce qu’il n’a pas d’équivalent dans la langue. Il exprime un genre de plaisanterie tout moderne, en réaction contre les banalités emphatiques dont nous ont saturés nos devanciers.


Tenancier.

Banalités emphatiques ?


Lucien.

Oui, ils ont tant usé et abusé des grands mots, qu’ils nous en ont dégoûtés.


Tenancier, se levant.

Tant pis, monsieur, tant pis pour vous ! Les grands mots représentent les grands sentiments, et du dégoût des uns on glisse facilement au dégoût des autres. Ce que vous bafouez le plus volontiers après la vertu, c’est l’enthousiasme, ou simplement une conviction quelconque… Non que vous fassiez profession de scepticisme, Dieu vous en garde ! vous n’allez pas plus haut que l’indifférence, et tout ce qui dépasse vous semble un pédantisme. Ce détestable esprit a plus de part qu’on ne croit dans l’abaissement du niveau moral à notre époque. La dérision de tout ce qui élève l’âme, la blague, puisque c’est son nom, n’est une école à former ni honnêtes gens, ni bons citoyens,


Lucien.

Je t’assure que je n’ai dérobé personne, et que je fais monter régulièrement ma garde.