Page:Armaingaud - La Boétie, Montaigne et le Contr’un - Réponse à R. Dezeimeris.djvu/27

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


en revenant de chez la reine, rencontra Louis Bourdon allant au dit bois, qui, en le saluant, « passa outre un peu légèrement » ; qu’il le fit appréhender par le prévôt de Paris, puis, plus tard, jeter à la Seine[1]. Mais personne n’a jamais prouvé, personne même n’a jamais dit que cette exécution ait été une vengeance personnelle ; et la connaissance des faits autorise une interprétation toute différente[2].

C’est donc par une double erreur de critique que M. Dezeimeris en est arrivé à affirmer que Charles VI a été « averti ». Mais, acceptons-le pour l’instant. Qu’en résulte-t-il ? C’est que Charles VI, averti, n’a pu être « le complaisant résolu » de sa femme, ni même simplement « complaisant », comme l’affirme mon contradicteur avec une magistrale assurance, puisque, dans un des rares moments où sa confusion mentale se dissipait, il a condamné à mort le coupable qu’on lui avait signalé. Et voilà ce pauvre roi déchargé de l’imputation infamante qui, depuis quelques mois, grâce à M. Dezeimeris, cornait à ses oreilles.

Je conclus :

I. Le portrait du tyran tracé par le Contr’un ne peut pas être celui de Charles VI.

  1. Voici le texte même de Monstrelet (à la date de 1417), auquel se réfère M. Dezeimeris : « En ce même temps, la reine de France étant au bois de Vincennes où elle tenait son État, fut visitée par le roi son seigneur et mari, et ainsi qu’il retournait à Paris vers le vêpre, il encontra Messire Louis Bourdon, chevalier, allant de Paris au dit bois de Vincennes, lequel en trépassant par assez près du roi, s’inclina en chevauchant et passa outre assez légèrement. Mais bientôt le roi envoya après lui le prévôt de Paris et lui demanda qu’il le prit et gardât bien tant qu’il lui en sût rendre bon compte. Lequel prévôt, en accomplissant le commandement des desseins du roi, fit son devoir et prit le chevalier, et après le mena au Châtelet au dit lieu de Paris, où il fut, par le commandant du roi, très fort questionné, et depuis noyé dans la Seine… » (Édit. du Panthéon littéraire, Paris, 1836, p. 401.)
  2. Les mœurs de la Cour étaient scandaleuses à cette date, c’est certain ; elles l’étaient depuis longtemps. Mais M. Dezeimeris peut chercher dans toutes les chroniques du temps, fouiller toutes les archives, il constatera que, dans l’opinion du peuple et d’une partie au moins de l’entourage du roi, Isabeau, repoussée elle-même par son mari, n’avait pas des mœurs irréprochables ; mais il ne trouvera nulle part une preuve décisive de sa culpabilité, et il trouvera encore moins la preuve que Charles ait jamais eu réellement connaissance de son malheur conjugal. Et lorsque, à deux reprises, le roi, pendant une accalmie de son mal, parait résolu, sur les conseils de quelques rares honnêtes gens, à débarrasser la Cour des principaux fauteurs de cette licence (résolution dont la noyade de Bourdon parait être un commencement d’exécution), il n’existe aucun témoignage qui autorise à affirmer que, dans la pensée du roi, la reine ait eu sa part dans la corruption générale. La confusion mentale qui persistait toujours plus ou moins, même pendant les courtes rémissions de son mal, rend très probable qu’il ignorait son malheur personnel, s’il existait réellement.