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pensée enfantine de reprocher cet abandon à cette pauvre victime, comme une tare morale personnelle, digne de servir au signalement du tyran en général[1]. À plus forte raison est-il impossible qu’on puisse avoir raisonnablement l’idée de reprocher à ce malheureux fou une « complaisance résolue » pour la conduite de sa femme. Quelque mauvaise que fût la réputation de la reine, on n’a jamais donné aucune preuve décisive de ses relations coupables soit avec le duc d’Orléans, soit avec d’autres seigneurs de la cour ; et on a encore moins la preuve que le roi ait jamais eu le sentiment d’être un « mari trompé. C’est sur une lecture inattentive de la Chronique de Monstrelet que M. Dezeimeris affirme qu’Isabeau a eu plusieurs amants : « Isabeau, maîtresse probable du frère du roi (le duc Louis d’Orléans), et sûrement, ajoute-t-il, de plusieurs autres (voir Monstrelet, pu 401). » Monstrelet ne dit rien de pareil. M. Dezeimeris confond ici, dans sa conclusion hâtive, une note de l’éditeur avec le texte même du chroniqueur. Ce n’est pas Monstrelet, écrivant en 1417, qui parle des amants de la reine, c’est M. Buchon, éditeur de Monstrelet en 1836. Or, M. Buchon n’en savait pas plus que nous sur ce point, il n’a eu entre les mains aucun autre document que ceux que nous possédons ; c’est une opinion personnelle, émise sans critique, légèrement affirmée. Aussi, le nouvel éditeur de Monstrelet (la Société d’histoire de France) n’a-t-il pas reproduit cette note, — laquelle n’a aucune autorité.

Les paroles de Monstrelet par conséquent ne peuvent prouver et ne prouvent pas que Charles VI fût « averti » et qu’il eût conscience de son infortune maritale. Le chroniqueur raconte seulement (d’après la Chronique du religieux de Saint-Denis, qu’il résume ici) que le roi, dans le Bois de Vincennes,

  1. On ne dira jamais d’un aliéné laissé sans soins par une indigne épouse qui profite de sa démence pour abuser de son nom, pour disposer de ses biens, et même pour violer la foi conjugale, que ce mari est asservi à cette femme. On dira simplement qu’il est délaissé et trompé. Et si même cette indigne femme lui extorque une signature, une procuration qui lui permettra de ruiner ou de déshonorer sa famille, il ne viendra pas davantage à l’esprit de flétrir ce pauvre fou comme asservi vilement à une méchante femme, ni de traiter de mari complaisant un malheureux qui ignore son infortune, ou qui, s’il l’a vaguement soupçonnée, en certains moments de confuse conscience, est hors d’état de la faire cesser. C’est pourtant ce que vient de faire M. Dezeimeris pour Charles VI.