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connue. Pas d’asservissement non plus pendant les dix ou douze premières années de la folie du roi : tendre pitié, soumission patiente opposée aux brutalités de Charles, qui, dans son délire, ne la reconnaît plus et la repousse. Un moment survient où ces brutalités deviennent plus violentes ; il la frappe dangereusement ; la déchéance du roi est irrémédiable ; la vie commune devient impossible (vers 1403-1404-1405). Isabeau abandonne son mari à des serviteurs sans dévouement. Pendant les dix dernières années du règne, la conduite personnelle de la reine est au moins très légère, et sa politique déplorable[1]. Mais a-t-elle asservi Charles VI dans le sens où peut l’entendre l’auteur du Contr’un, lorsqu’il reproche au peuple d’obéir à un homme assez vil pour être l’esclave d’une femme méprisable[2] ? Il est impossible de le soutenir. La situation de Charles VI, dans les dernières années de son règne, vis-à-vis de sa femme, est celle d’un abandonné, non celle d’un asservi ; et, un La Boétie, un Montaigne ne sauraient avoir eu la

  1. La conduite d’Isabeau, comme épouse, doit être envisagée successivement : du jour de son mariage (1385) à l’explosion de la folie du roi (1392) ; de la date de la folie à celle de la rupture de la vie commune ; enfin, de cette dernière date (1405 environ) jusqu’à la fin du règne. Dans la première période, l’attitude d’Isabeau, d’après les chroniqueurs et les historiens, est irréprochable. Elle aime son mari. Charles, « assez enclin à blesser l’honnêteté du mariage » (Chronique du relig. de Saint-Denis) s’abandonne à de nombreuses fantaisies extra-matrimoniales, notamment dans son voyage dans le Midi, et jusque dans le Palais des papes à Avignon, mais l’épouse reste vertueuse. Dans la seconde période, Isabeau, devenue pourtant un objet d’horreur pour le pauvre aliéné, l’entoure de soins et de sollicitude, reprend la vie commune dans les intervalles lucides, lui donne trois enfants de 1395 à 1398. Son zèle pour la guérison de son mari ne se ralentit pas. Elle ne se résigne à rompre la vie conjugale qu’à partir du moment où les fureurs du roi la rendent tout à fait dangereuse. Ceci se passe dans les environs de 1405, car c’est à cette date que, du consentement de la reine, on donne au roi une maîtresse, la gracieuse Odette de Champdivers qui, par sa seule présence, calmait habituellement sa fureur. Isabeau sort ostensiblement de son rôle passif ; elle s’intéresse aux affaires du royaume et continue à s’en occuper jusqu’à la fin du règne, mais sans maîtrise réelle, et presque toujours subordonnée elle-même aux véritables gouvernants ; n’ayant de volonté propre, persistante et suivie que pour la satisfaction de son avarice, et n’étant guère, pour le reste, qu’un instrument entre les mains des chefs successifs ou alternants (le duc d’Orléans, les Armagnacs, le duc de Bourgogne). Quant au roi, il n’intervient que par intervalles, pendant quelques moments lucides. Pendant les dix-sept dernières années du règne, la conduite d’Isabeau et sa politique (ou celle de ses beaux-frères et oncles) sont très reprochables, odieuses même à certains moments. Elle passe pour avoir un ou plusieurs amants, et ne s’occupe plus de son mari tombé dans le gâtisme.
  2. Afin de pouvoir discuter l’interprétation de M. Dezeimeris, je prends ici la phrase : « tout empesché de… » dans le sens adopté par lui, c’est-à-dire dans le sens donné par la version latine, que je viens de montrer ne pas être la bonne.