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montra « peu accoustumé à la poudre des tournois » ? M. Dezeimeris prétend prouver que le tournoi de Saint-Pol était une joute « à l’eau de rose », faite par pur apparat. Charles, prétend-il, n’y fut pas un jouteur sérieux ; et comme, pour lui, le tournoi de Saint-Pol seul existe, la conclusion est simple : Charles VI n’a jamais jouté que dans un tournoi pour rire. Froissart, je l’ai dit plus haut, ne parle pas du tournoi de Saint-Denis, mais il parle beaucoup de celui de Saint-Pol, étant rentré à Paris quelques jours auparavant. C’est dans Froissart, et peut-être aussi dans Juvénal des Ursins, que M. Dezeimeris en a lu la description. Dans ces récits où les auteurs célèbrent la vaillance et l’adresse du jeune roi, deux observations seulement l’ont frappé. « Plusieurs gens de bien furent très mal contents qu’on fît jouter le roi, » dit Juvénal, « car en telles choses peut avoir des dangers beaucoup et disaient que c’était là mal fait. » De cette observation « des gens de bien », mon critique conclut que le cas n’était pas ordinaire (c’est-à-dire qu’il n’était pas ordinaire que le roi joutât). Cette induction ne pouvait être hasardée que par qui veut ignorer, comme M. Dezeimeris, les nombreux tournois auxquels le roi a participé. J’ai déjà donné l’explication de ce passage de Juvénal : on reprochait au roi de prendre part aux tournois et d’y exposer sa personne royale, contrairement aux usages suivis par ses prédécesseurs. Cette première erreur de M. Dezeimeris l’a conduit à une seconde. Si l’on redoutait les tournois pour le roi, « c’est sans doute, pense-t-il, parce que le jeune roi, livré dès l’enfance à l’abus de tous les plaisirs physiques, commençait à fournir les indices de défaillance précurseurs de l’affaissement cérébral qui le guettait, et devenait déjà un piètre homme d’armes. » Hypothèse laborieusement imaginée, mais pas heureuse. C’est précisément à cette date que les chroniqueurs contemporains nous représentent le roi dans toute sa force, dans sa beauté mâle, dans sa vigueur et sa puissance physiques, dans son ardeur et son habileté, dans l’exercice des armes ; c’est dans les années suivantes qu’il eut trois enfants ; c’est à cette même date qu’il faisait effort pour régner par lui-même, ayant sa volonté propre, assez d’énergie pour