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Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 8.djvu/21

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Benjamin Noël par rapport à ses observations, et méditant probablement sa mort, il appela plusieurs officiers noirs et leur dit : « Je crois que votre colonel est un mulâtre, non-seulement par le langage qu’il m’a tenu à propos des ordres du Roi, mais à cause de ses yeux. A-t-on jamais vu un nègre ayant des yeux gris ? Et puis, toute sa famille est composée de mulâtres et de mulâtresses ! » Le barbare se promettait de les assassiner ! Il fit arrêter d’autres hommes qui, réunis aux premiers détenus, portaient le nombre de ces infortunés à environ une centaine : c’étaient des habitans.

En donnant ses ordres pour la revue de la 10e, Benjamin Noël avait fait secrètement dire aux mulâtres de ce corps de n’y pas se présenter, en se servant de ce proverbe créole : Couleuvre qui caché, vini gros[1]. Mais ces infortunés y vinrent cependant, la plupart, ne se sentant coupables d’aucun fait : ils furent arrêtés et mis en prison. Un des officiers auxquels Almanjor avait parlé de leur colonel, vint lui rapporter tout ce que ce général leur avait dit de lui. Benjamin Noël pensa alors que sa mort était résolue, pour atteindre les membres de sa famille ; il se décida à prévenir ce résultat, et s’adressa à quatre de ses officiers dont l’attachement lui était garanti : Dessables, Pierre Sarthe, J.-B. Gaston et Hyppolite Turbé. Il leur déclara qu’il ne pouvait plus supporter la tyrannie monstrueuse de Christophe, qui assouvissait sa rage sur les femmes et les enfans, ces êtres faibles et innocens qu’on a toujours épargnés dans les temps des plus grandes proscriptions, et qu’il était résolu à se soumettre à la République ; mais qu’il était

  1. « La couleuvre qui se cache devient grosse : » traduction littérale. C’est-à-dire, que pour éviter un danger, il ne faut pas se laisser voir.