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Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 6.djvu/353

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jet d’une demi-lieue, ce cadavre fut incessamment jeté comme une pâture à la foule qui accourait de tous côtés ; et chaque fois qu’il en fut ainsi, on lui portait des coups de sabre, on lui jetait des pierres.

Ce corps inanimé, mutilé, percé de tant de coups, à la tête surtout, était à peine reconnaissable ; il resta exposé sur cette place d’armes jusque dans l’après-midi, où une femme noire, nommée Défilée, qui était folle depuis longtemps, rendue à un moment lucide, ou plutôt mue par un sentiment de compassion, gémissait seule auprès des restes du Fondateur de l’indépendance, lorsque des militaires, envoyés par ordre du général Pétion, vinrent les enlever et les porter au cimetière intérieur de la ville, où ils furent inhumés. Défilée les y accompagna et assista à cette opération ; longtemps après ce jour de triste souvenir, elle continua d’aller au cimetière, jetant des fleurs sur cette fosse qui recouvrait les restes de Dessalines[1]. Quelques années ensuite, Madame Inginac y fît élever une modeste tombe sur laquelle on lit cette épitaphe : Ci-gît Dessalines, mort à 48 ans.

Les excès commis sur sa personne ne doivent étonner qui que ce soit. Son renversement du pouvoir, auquel il était parvenu par le vœu de ses compagnons d’armes, agissant dans l’intérêt général, était alors une nécessité politique urgente, — puisqu’il menaçait l’existence des plus importans, des plus influens parmi eux ; — qu’il avait commis récemment des crimes qui prouvaient que ses instincts cruels l’emportaient sur ses de-

  1. Je relate ce qui est à ma connaissance. Ce n’est pas cette pauvre folle qui porta au cimetière le corps de Dessalines, comme le dit M. Madiou : je l’ai connue, elle n’était pas assez forte pour un tel fardeau. Pétion n’avait pas besoin de payer à ces militaires un service qu’il leur ordonnait de remplir. — Voyez Histoire d’Haïti, t. 3, p. 326.