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Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 4.djvu/248

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hommes n’était, comme elle est en effet, qu’un accident de la nature ; tous avaient droit à sa sympathie[1].

On raconte que, pour mettre le comble à son hypocrisie, T. Louverture, en parcourant ensuite divers quartiers dans l’Ouest et dans l’Artibonite, affectait de s’informer de beaucoup d’individus qu’il avait spécialement désignés à regorgement opéré par ses bourreaux de bas étage ; et en apprenant que ses ordres sanguinaires avaient été ponctuellement exécutés, il s’écriait : « Je n’avais pas commandé de faire tant de mal. J’avais dit de tailler l’arbre, mais non pas de le déraciner[2]. »

De quels termes l’historien peut-il se servir, pour exprimer le blâme que mérite ce caractère qui se faisait un jeu cruel de la vie des hommes ? Quelle était donc la nature de ce cœur qui ne se sentait pas ému en ordonnant tant d’atrocités ; de cet esprit éclairé, capable de jugement, qui préférait le mal au bien, le crime au plaisir d’épargner la vie de ses semblables ; qui promettait solennellement l’oubli du passé après le triomphe et qui faisait égorger sans pitié des ennemis faits prisonniers dans une guerre provoquée en partie par ses injustices ; qui joignait l’ironie sentencieuse à la certitude acquise de l’exécution de ses ordres barbares ? La postérité peut-elle ne pas mettre la mémoire de T. Louverture, dès à présent, au pilori de l’opinion publique pour la flétrir ? Non, ce serait trop se hâter ; car cet homme fournira encore l’occasion d’accuser sa nature essentiellement sanguinaire : attendons !

Mais on conçoit facilement que les colons de Saint-Do-

  1. Le naturaliste Descourtilz fut un des blancs que Madame Dessalines sauva en 1802, à l’arrivée de l’expédition française.
  2. Histoire d’Haïti, t. 2, p. 67.