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Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 3.djvu/207

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Raymond étant homme de couleur lui-même, on est porté à se demander quels ont pu être ses motifs pour faire un pareil écrit, s’il n’avait pas reconnu qu’effectivement les hommes de sa classe méritaient les reproches sanglans qu’il leur adressa. Ces motifs, nous allons essayer de les expliquer.

On sait déjà que Raymond avait passé en France, dès 1784, pour plaider la cause de la classe des affranchis, et qu’il y avait publié de nombreux écrits dans ce but. Son long séjour dans la métropole et la liberté générale l’avaient ruiné. Dans notre deuxième livre, nous avons cité un écrit de lui, où ses opinions à l’égard des esclaves insurgés, avant la liberté générale, démontraient non-seulement un cœur égoïste, mais un esprit politique borné, ne comprenant pas la portée de la révolution coloniale, ou comprenant trop qu’il n’était plus possible de songer à maintenir l’esclavage, pour exécuter le plan d’émancipation graduelle qu’il avait adopté avec les Amis des noirs.

    et de l’Ouest, une lettre du 30 mai 1792, où il leur disait que, quoique écarté, comme propriétaire dans la colonie, de la mission de Polvérel, Sonthonax et Ailhaud, il devait être envoyé avec eux pour aider à cette mission auprès des hommes de couleur, pour remplir l’honorable fonction de pacificateur, et qu’il déclina cet honneur parce qu’il apprit les vues perfides des colons contre lui. Il ajoute dans une note : « En temps et lieu, je prouverai l’intention préméditée et essayée plusieurs fois de faire périr à Saint-Domingue les citoyens de couleur qui ont dirigé leurs frères et qui ont montré le plus d’énergie.  »

    Or, que venait-il faire en 1796, en publiant son adresse où il peignait les hommes de couleur sous de tels traits, sinon prêter la main à ce projet d’extermination des plus éclairés et des plus énergiques ? Lorsque l’agence dont il faisait partie attribuait à toute la classe de couleur les odieux projets consignés dans son arrêté, n’était-ce pas la désigner aux poignards ?…

    Julien Raymond haïssait Rigaud par rapport à la mort de Labuissonnière ; il enviait, il jalousait Pinchinat, qui, dans la colonie, avait exercé sur ses frères une plus grande influence que celle à laquelle il prétendait : de là son adresse contre eux. Dans toute sa correspondance, il parlait de sa ruine : il souscrivait donc à tout pour refaire sa fortune !