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Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 2.djvu/439

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Quartier-général de la Marmelade, le 18 mai 1794.


Toussaint Louverture, général de brigade,


A Étienne Laveaux, gouverneur général, etc.


Le citoyen Chevalier, commandant de Terre-Neuve et du Port-à-Piment, m’a remis votre lettre en date du 5 courant, et pénétré de la plus vive reconnaissance, j’apprécie comme je dois, les vérités qu’elle renferme.

Il est bien vrai, général, que j’ai été induit en erreur par les ennemis de la république et du genre humain ; mais, quel est l’homme qui peut se flatter d’éviter tous les pièges de la méchanceté ? À la vérité, j’ai tombé dans les filets, mais non point sans connaissance de cause. Vous devez vous rappeler qu’avant les désastres du Cap, et par les démarches que j’avais faites par devers vous, que mon but ne tendait qu’à nous unir pour combattre les ennemis de la France et faire cesser une guerre intestine parmi les Français de cette colonie. Malheureusement et pour tous généralement, les voies de réconciliation par moi proposées, furent rejetées. Mon cœur saigna et je répnndis des larmes sur le sort infortuné de ma patrie, prévoyant les malheurs qui allaient s’ensuivre. Et je ne m’étais point trompé ; la fatale expérience a prouvé la réalité de mes prédictions. Sur ces entrefaites, les Espagnols m’offrirent leur protection et la liberté pour tous ceux qui combattraient pour la cause des rois ; et ayant toujours combattu pour avoir cette même liberté, j’adhérai à toutes leurs offres, me voyant abandonné par les Français, mes frères[1]. Mais une expérience un peu tardive m’a dessillé les yeux sur ces perfides protecteurs ; et m’étant aperçu de leur supercherie et scélératesse, j’ai vu clairement que leurs vues tendaient à nous faire entr’égorger, pour dominer notre nombre et pour surcharger le restant de chaînes, et les faire retomber à l’ancien esclavage. Non, jamais ils ne parviendront à leur

  1. Comme on peut voir, nous ne dissimulons rien de Toussaint Louverture : mais nous ignorons entièrement les voies qu’il dit avoir proposées. Garran ne nous apprend rien à cet égard, que la lettre signée de Toussaint et de Biassou, du 25 juin, une autre du 25 août à ses frères du Cap, par Toussaint, une autre du 27 août à A. Chanlatte, et une réponse sentimentale à la lettre sur la révolution de Saint-Domingue, du 28 août 1793 : Garran dit que « tous ces écrits, publiés sous le nom du général Toussaint Louverture, contiennent les déclamations les plus violentes contre la République. » (Rapport, t. 4, p. 47.)