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jugera entre vous et elle. Nous sommes dans le siècle des abdications ; il y en a eu de célèbres dans les deux mondes : la vôtre, loin d’atténuer votre mérite, le rehaussera aux yeux de vos concitoyens. Votre administration a été signalée par trop de grands événemens, pour qu’ils les oublient, lorsque vous n’avez jamais été d’ailleurs un tyran. Comptez sur la réaction qui s’opérera infailliblement dans les sentimens du peuple, dès qu’il verra l’Opposition à l’œuvre. Vous connaissez mieux que moi les hommes qui sont à la tête du mouvement révolutionnaire : pourront-ils mieux faire que vous, Président ? »

Boyer, qui avait paru animé quand il parla de se retirer à Saint-Marc, devint calme pendant que je lui exposais mon opinion. À mes dernières paroles, il sourit, évidemment par l’espoir d’un jugement favorable à son administration, que lui donnait l’inaptitude des chefs révolutionnaires. Il me dit alors : « Vous avez raison, j’abdiquerai, s’il y a lieu ; car le moment n’est pas encore venu. Mais, si je le fais, où pensez-vous que je doive me rendre en quittant Haïti ? Continuez à me donner vos conseils. »

Je lui dis que la République de Venezuela serait le pays de l’Amérique qu’il pourrait choisir, si la mission de Chanlatte à Bogota, en 1824, n’avait pas prouvé que les gouverneurs de la Côte-Ferme avaient entièrement oublié l’important service que Pétion leur rendit ; et qu’il ne serait pas de sa dignité, ni de celle d’Haïti, qu’il allât y chercher un refuge ; — qu’à la Jamaïque, il pourrait vivre en toute sécurité, que le climat lui conviendrait ; mais que cette île était trop voisine d’Haïti, que les révolutionnaires seraient toujours inquiets de sa présence là. Aucune autre colonie anglaise ne me parut propre à son séjour, et à plus