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L’auditoire avait été comble dans toutes les séances préparatoires au palais de la Chambre ; une agitation fébrile avait marqué ces journées : un fort détachement de troupes alla se réunir à la garde ordinaire du palais.

Le 9 était un samedi ; la Chambre ne put être en majorité le lundi 11, comme il était dans ses habitudes de siéger ce jour-là. C’est que le travail ministériel se poursuivait. Mais le 12, dès 6 heures du matin, le représentant Lafortune, en tête de la cohorte gagnée au pouvoir exécutif par le secrétaire général, qui se dévouait corps et âme « au maintien de l’harmonie des grands pouvoirs, au salut de la patrie, » Lafortune s’empara et du palais et du fauteuil de la présidence sur lequel il s’assit. À la nouvelle de ce fait extraordinaire, les opposans, moins alertes, se rendirent à la Chambre ; et malgré quelques obstacles qu’ils rencontrèrent à la porte, de la part de la garde, se revêtant de leurs écharpes aux couleurs nationales, ils pénétrèrent dans l’enceinte. La législature offrit alors un pénible spectacle ; l’agitation prit un caractère scandaleux parmi les représentans, les discours s’entrecroisèrent. M. Laudun réclama vainement sa place de président élu, sur le fauteuil ; M. Lafortune y tint bon en disant : « Ma tête dût-elle tomber à mes pieds, que je ne céderai-pas le fauteuil[1] ! »

Ce fut alors un épouvantable tintamarre. Les opposans reconnurent, mais un peu tard, que la majorité n’était plus de leur côté ; ils prirent tous la résolution de se retirer du palais de la Chambre, pour se séparer ensuite de leurs collègues : noble résolution, sans doute, en la ju-

  1. Ce brave homme, Africain de naissance, avait su apprendre à lire et à écrire ; mais son accent trahissait son origine, ce qui ne diminuait pas son mérite. Dans un article du Manifeste, M. Dumai Lespinasse raconta cette scène de manière à le tourner en ridicule ; il écrivit ses paroles selon sa prononciation « Ma tête za mes pieds, zé né cédéré pas la fouteille. » Cette plaisanterie amusa les opposans et le public, mais le rédacteur du Manifeste la paya un peu cher.