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tion française et l’état si peu avancé de celle d’Haïti, entre les mœurs des deux sociétés et les idées prédominantes dans chacune d’elles, peut-être aurait-on été moins froissé, de ces modifications introduites dans le code haïtien. La civilisation ne s’improvise pas chez un peuple quelconque ; elle est l’œuvre des siècles, du progrès des lumières, des institutions sociales perfectionnées successivement[1]. Le régime colonial a pesé si longtemps en Haïti, il y a laissé des mœurs si différentes de celles de la France, quant à la constitution de la famille surtout, qu’une législation aussi avancée que l’est celle de cette ancienne métropole, aurait pu, ce nous semble, ne pas être adaptée immédiatement en tous points au jeune pays qui en tire son origine. Et si l’on considère que depuis son indépendance, il a toujours manqué de l’influence qu’exerce le pouvoir religieux chrétien sur les âmes, pour les porter à consacrer les liens de famille par le mariage, on pourra reconnaître que la législation seule était insuffisante dans cette œuvre. Elle était même si impuisante à cet égard, que le chef du gouvernement qui fit adopter ces codes pour le pays, que Boyer ne subit pas l’influence qu’elle aurait dû exercer sur son esprit, pour légitimer les liens qui l’unissaient à sa femme ; car il fit la même faute, il eut le même tort que Pétion à ce sujet. En ne traçant pas l’exemple du mariage à ses concitoyens, il n’est pas étonnant qu’il ait été amené sitôt à proposer à la législature, cette émancipation de la femme mariée, quant à l’exercice de ses droits civils, qui, du reste, avait paru avoir sa raison d’être, dans l’aptitude incontestable des femmes haïtiennes à gérer, à administrer leurs propres biens, en dehors de la volonté de leurs maris, et

  1. N’osant pas dire qu’elle est l’œuvre du temps (pour cause), j’exprime mon idée par d’autres mots.