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quand elle serait convaincue de l’insuffisance de nos ressources. Et Borgella ajouta : qu’il avait lui-même désapprouvé l’acceptation de l’ordonnance, qu’il eût préféré que la guerre survînt entre la France et Haïti par un refus formel ; mais qu’aujourd’hui, c’était une affaire conclue depuis dix-huit mois, et par le Président et par le Sénat auxquels la constitution avait donné le pouvoir de la terminer ; que si Boyer était renversé de la présidence pour ce motif, la conséquence nécessaire d’un tel attentat serait la rupture d’une convention librement contractée, ce qui donnerait à la France le droit de faire une guerre acharnée à Haïti ; que dans ce cas, Haïti n’aurait plus les sympathies des autres puissances étrangères qui avaient déjà reconnu son indépendance par l’envoi de leurs consuls. En résumé, Borgella dit à Quayer Larivière qu’il n’y avait réellement aucun motif pour vouloir arracher l’autorité à Boyer, qui, s’il avait des défauts dans le caractère, possédait aussi de belles qualités comme homme et comme chef de l’État ; que depuis longtemps il était son ami et qu’il ne se prêterait jamais à aucune tentative contre sa personne ou son pouvoir, étant persuadé, convaincu, que ce serait travailler à la ruine de la patrie commune. « Renoncez, mon cher général, renoncez aux idées que vous avez conçues ; car vous seriez le premier à vous repentir du succès que vous obtiendriez, par les passions que vous verriez naître et se développer autour de vous. C’est à grand’peine que nous nous sommes donné une patrie : sachons la conserver. » Telles furent ses dernières paroles.

À des raisonnemens aussi puissans, à des sentimens exprimés avec tant de franchise, Quayer Larivière, qui n’était que passionné et qu’un brave et énergique militaire, ne put rien opposer de judicieux. Il témoigna seulement à