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tous les habitants de la ville, j’avais d’abord voulu, par un sentiment de fausse honte, laisser dans le moulin les restes de nos repas de la semaine. Mais M. Berthemie, plus prévoyant que moi, portait sur l’épaule une grande quantité de morceaux de pain noir passés dans une ficelle ; je l’imitai ; je me munis bravement de notre vieille marmite, la mis sur mon épaule, et c’est dans cet accoutrement que je fis mon entrée dans la fameuse forteresse.

On nous plaça dans une casemate où nous avions à peine l’espace nécessaire pour nous coucher. Dans le moulin à vent, on nous apportait, de temps en temps, quelques provisions venant de notre navire. Ici, le gouvernement espagnol pourvoyait à notre nourriture ; nous recevions tous les jours du pain et une ration de riz ; mais, comme nous n’avions aucun moyen de cuisson, nous étions en réalité réduits au pain sec.

Le pain sec était une nourriture bien peu substantielle pour qui voyait à la porte de sa prison, de sa casemate, une vivandière vendant des raisins à deux liards la livre et faisant cuire, à l’abri d’un demi-tonneau, du lard et des harengs ; mais nous n’avions pas d’argent pour nous mettre en rapport avec cette marchande. Je me décidai alors, quoique avec un très-grand regret, à vendre une montre que mon père m’avait donnée. On m’en offrit à peu près le quart de sa valeur ; il fallut bien accepter, puisqu’il n’y avait pas de concurrents.

Possesseurs de soixante francs, nous pûmes, M. Berthemie et moi, assouvir la faim dont nous souffrions depuis longtemps ; mais nous ne voulûmes pas que ce re-