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Page:Apollinaire - L’Enchanteur pourrissant, 1909.djvu/64

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   À la faible clarté de lampes fumeuses, la reine accouchait, dans son palais, à Camalot. Les sages-femmes se pressaient autour du lit ; la troupe de médecins aux chaperons sombres, fourrés d’hermine, surveillait à l’écart. Le roi guerroyait aux contrées lointaines. Douloureusement, la reine mit au monde une fillette, puis une autre. La salle, qui avait retenti des cris
de douleur de l’accouchée, s’emplit de vagissements.


Le portail s’ouvrit et laissa pénétrer le chevalier de cuivre,
géant et merveilleux. Mais nul bruit ne troublait le château dormant. Ayant laissé son auferant dans une cour, le chevalier gravit les degrés. Prêt à daguer les hommes et les monstres,
il s’avança à travers les salles désertes que la lune éclairait seule.


Sur la route qui longe les remparts d’Orkenise trois jongleurs passant, ayant levé la tête, virent que la dame qui chantait se peignait à sa fenêtre. Au moment où ils passèrent, un objet tomba à leurs pieds. L’un d’eux, s’étant baissé, ramassa un peigne plein de cheveux.

On plaça les princesses jumelles
dans leurs berceaux parés. Alors entra un nain hideux suivi d’un astrologue. Le nain bégaya ces mots : « Sont-ce bien les filles de notre sire ? Elles ont juste ma taille ! » Les chambrières étouffèrent des rires et les médecins murmuraient lorsqu’entra le chapelain
pour ondoyer les princesses jumelles.


Le chevalier de cuivre, géant et merveilleux, entra dans une salle obscure qui s’éclaira soudain et il vit une guivre horrible qui serpentait vers lui. Le chevalier, s’apprêtait à combattre, lorsqu’il sentit naître un amour profond et pitoyable, car le monstre avait des lèvres de femme, des lèvres humides qui s’approchaient des siennes. Leurs deux bouches se touchèrent et pendant le baiser, la guivre se changea en princesse réelle et amoureuse,
tandis que le château s’éveillait.