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Page:Apollinaire - L’Enchanteur pourrissant, 1909.djvu/52

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les grillons, les rossignolets, les chats, les loups-garous, des troupeaux de vaches maigres ou grasses entourant quelques taureaux, les chauves-souris, les belettes, les mouches, les martres, Béhémoth, les ours, les cigales, les ichtyosaures, les hardes de biches avec leurs faons, Léviathan, les cerfs, les sangliers, les cloportes, les tortues, les sarigues, les chat-huants, les guêpes, les vipères, les couleuvres, les aspics, les pythons, les paons, les engoulevents, les abeilles, les fourmis, les moustiques, les libellules, les mantes religieuses. Tous les animaux rampants et ceux qui marchent, tous les oiseaux, tous les insectes ailés ou non auxquels il fut possible d’ouïr le sifflement allègre de Tyolet accoururent à son appel et se réunirent attentifs autour de lui. Mais le chevalier s’effraya quand il se vit au milieu de tant d’animaux. Il se dressa et regarda de tous côtés. Tous les yeux étaient bienveillants et, reprenant un peu de son assurance, Tyolet parla ainsi :

« J’ai mésusé de mon pouvoir singulier. Pour m’amuser, j’ai sifflé et vous êtes tous venus. À cette heure, je suis seul et désarmé au milieu de vous. Je vous demande pardon de vous avoir appelés sans raison, car, voyez, je n’ai même pas de chiens pour les lancer contre vous. Voyez, je ne suis plus libre et je me sens lâche. Vous comprenez mes sifflements, mais moi, je suis un étranger parmi vous, je ne comprends rien au chant des oiseaux, au cri des animaux, aux remuements d’antennes des insectes. Je suis un étranger. Je vous ai réunis, profitez-en, mais que je m’en aille pour votre bonheur et le mien, car je ne peux rien vous enseigner. »

LE ROSSIGNOLET

Hélas ! Il a raison.

L’ICHTYOSAURE

Tyolet ! Nul parmi nous ne te considère comme étranger ; tu as raison, pourtant. Nous te sommes étrangers.

LÉVIATHAN

Va-t-en, mais ne siffle plus ; sinon tes pareils te prendraient pour un serpent.

Le cercle des animaux s’ouvrit et le chevalier Tyolet partit à travers la forêt se dirigeant vers la cité d’Orkenise.

Aussitôt qu’il eût disparu, les animaux s’agitèrent et se séparèrent, les mâles d’un côté, les femelles de l’autre. Il ne resta entre eux que certains animaux hermaphrodites et d’autres qui ne sont ni mâles ni femelles. Béhémoth sortit du rang des mâles et parla. Tous les animaux le comprirent.

BÉHÉMOTH

Avez-vous remarqué la raison admirable de l’homme ? Nous lui sommes devenus étrangers. Il y a une part de vérité dans cela, et beaucoup de vantardise. Pour son bonheur,