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Page:Apollinaire - L’Enchanteur pourrissant, 1909.djvu/36

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FAUX GASPARD
au chef couleur de cire vierge


            Nous ne portons pas pour beaux présents
            La myrrhe, l’or et l’encens
            Mais le sel, le soufre et le mercure
            Pour orner sa sépulture.


FAUX MELCHIOR
au chef nègre couleur de peau d’éléphant


            Serments par sa mère violés !
            Chute des chefs décollés !
            Faux dieux magiques ! pas de sidère,
            Rien qu’une ombre sur la terre !

Or, le faux Balthazar portait le mercure, le faux Gaspard portait le sel et le faux Melchior portait le soufre. L’ombre, au lieu de l’étoile, avait été un guide excellent, car tous les trois s’arrêtèrent devant le sépulcre, déposèrent leurs présents sur la pierre, méditèrent un instant et se retirèrent, marchant l’un derrière l’autre.

Après eux, vinrent des santons ingénus qui connaissaient déjà le sépulcre, à cause de l’ombre de l’ombre. C’étaient des paysans, des vilains, des serfs, des serviteurs, des hommes de métier et des marchands qui placèrent sur la tombe de l’enchanteur toutes sortes de victuailles. Ils apportaient des flacons de vin cuit ; des jambons ; des andouilles ; des pâtés de faisans ; des grappes de raisin sec ; des épices, graines de pavot, laurier, romarin, thym, basilic, menthe, marjolaine, baies de genièvre, cumin ; de la boucherie ; du porc ; de la venaison ; des fruits ; des gâteaux, tourtes, tartes, craquelins, flans, talmouses ; des confitures sèches et liquides. Tant et tant que la pierre de la tombe disparut sous les nouveaux présents et qu’on ne voyait plus ceux des faux rois mages.

LES FAUX SANTONS

Guidés par l’ombre de l’ombre, l’ombre cimmérienne, nous t’apportons ce qui t’est inutile, fils de prêtresse : les mets savoureux. Nous ne t’offrons point de laitage, car tu méprises les troupeaux et c’est pour cela aussi que tu n’entends pas nos chœurs harmonieux chanter les chansonnettes farcies. À la vérité, cette nuit bienheureuse, c’est la Noël funéraire et la bonne volonté ne suffit plus à cause de l’ombre, car tu n’as pas fait briller de lumière.