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Page:Apollinaire - L’Enchanteur pourrissant, 1909.djvu/34

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droit d’effrayer les choses imparfaites. Mais faites. Seigneur, que je dispose encore, bien que je sois vieux, d’une portioncule de vie suffisante à l’achèvement de mon histoire du monde. Éloignez, Seigneur, les cris lamentables de cette réprouvée. Ses clameurs troublent ma solitude. Seigneur, et ce sont en effet des cris de femme. Éloignez les cris de femme, Seigneur ! Bénissez mes travaux et acceptez les gerbes de la moisson de ma vieillesse. Ô Seigneur, ma blanche vieillesse, blanche comme un sépulcre blanchi, ma pauvre vieillesse chancelante est trop calme d’être certaine de vous aimer. Remplissez-moi d’une volonté d’amour inapaisé. Détournez vos yeux de votre serviteur, Seigneur, si dans sa prudence mauvaise il prend garde aux précipices. Les précipices, à la vérité, ne sont point faits pour qu’on s’en détourne, mais peur qu’on les franchisse d’un bond. Mais, faites. Seigneur, que je n’entende plus les cris de la maternelle et gigantesque réprouvée, car mon âme s’effraye trop de les ouïr. Mon âme ne peut rien pour la maudite, pour la mère, puisqu’elle est réprouvée. Bénissez-moi, Seigneur, car je n’ai pas prié pour celle qui clame comme un animal, dans le désert, la mère et la maudite. Mais, du moins, par cette gerbe de la moisson de ma vieillesse, éloignez vos anges de cette mère, éloignez vos bons anges de cette mère, ô Seigneur, ô Seigneur, parce qu’elle est mère. Seigneur, Seigneur, par la mer rouge que, depuis sa fuite à ne pouvoir mourir, vous avez ouverte à la lumière du soleil de vos deux et au peuple de votre élection. Ainsi-soit-il.

Lilith cessa d’ululer et s’enfuit. Tous les enfants moururent, cette nuit, dans la contrée. Les serpents chercheurs sifflèrent plaintivement dans la forêt profonde et obscure.

LA COUVÉE DE SERPENTS

Hélas ! Cette mère s’est enfuie plutôt que d’attester la vérité. Ainsi disparaît ce témoin de notre origine paradisiaque. À la vérité, nous venons du paradis terrestre et de notre corps entier nous touchons notre terre. Sifflons et cherchons le paradis sur la terre, car il existe et nous l’avons connu. Et cherchons aussi en sifflant celui que nous aimons, qui est de notre race et qui ne peut pas mourir.

LE HIBOU
dans l’arbre

Je sens ma vieillesse plus lourde et plus triste maintenant que s’est tue celle qui ululait aussi bien que moi-même. Peut-être est-elle à cette heure, heureuse, cette mère, mais je préférerais son malheur et ses ululements pareils à mon bonheur et à mes ululements. Qu’entends-je et que vois-je dans la forêt profonde et obscure ? Tant d’êtres anciens ou actuel. Par ma sagesse, cette nuit ferait le bonheur d’un antiquaire !