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Page:Apollinaire - L’Enchanteur pourrissant, 1909.djvu/18

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après son trépas, la mère supplia sa fille de prendre un mari, mais celle-ci ne voulut rien entendre. Sur ces entrefaites, il arriva qu’un diable se présenta à la demoiselle en son lit, par la nuit obscure. Il commença à la prier tout doucement et lui promit qu’elle ne le verrait jamais. Et elle lui demanda qui il était : « Je suis, fait-il, un homme venu d’une terre étrangère et, de même que vous ne pourriez voir d’homme, je ne pourrais voir de femme avec laquelle je couchasse. » La demoiselle le tâta et sentit qu’il avait le corps très bien fait. Et elle l’aima extrêmement, accomplit sa volonté et céla tout cela à sa mère et à autrui.

Quand elle eut mené cette vie l’espace d’un mois, elle devint grosse, et lorsqu’elle enfanta, tout le peuple s’émerveilla parce que du père on ne savait rien et elle ne voulait pas le dire. Cet enfant fut un fils et eut nom Merlin. Et quand il eut douze ans il fut mené à Uter Pandragon.

Après que le duc de Tintaguel fut mort par la trahison d’Uter Pandragon et de Merlin pour Egerver, la duchesse qu’Uter Pandragon aimait, Merlin s’en alla dans les forêts profondes, obscures et anciennes. Il fut de la nature de son père, car il était décevant et déloyal et sut autant qu’un cœur pourrait savoir de perversité. Il y avait dans la contrée une demoiselle de très grande beauté qui s’appelait Viviane ou Eviène. Merlin commença à l’aimer, et très souvent il venait là où elle était, et par jour et par nuit. La demoiselle, qui était sage et courtoise, se défendit longtemps et un jour elle le conjura de lui dire qui il était et il dit la vérité. La demoiselle lui promit de faire tout ce qu’il lui plairait, s’il lui enseignait auparavant une partie de son sens et de sa science. Et lui, qui tant l’aimait que mortel cœur ainsi ne pourrait plus aimer, promit de lui apprendre tout ce qu’elle demanderait : « Je veux, fait-elle, que vous m’enseigniez comment, en quelle manière et par quelles fortes paroles je pourrais fermer un lieu et enserrer qui je voudrais sans que nul ne