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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/64

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LES VA-NU-PIEDS


ACHILLE & PATROCLE


Fibreux et sec, ce sauvageon de souche gallique en l’an IV de la République et vers la fin de germinal, quitta la robe prétexte, tout comme un jeune patricien de la Rome latine. Il ne savait rien, si ce n’est qu’on se battait aux frontières. S’il était instruit de cela, c’est parce que plusieurs fois il avait ouï lire les gazettes à La Française. Il ne possédait au monde qu’une cabane faite de terre et de joncs que son père, qu’il n’avait point connu, avait construite, et où sa mère, infirme, après avoir agonisé pendant dix ans et plus, brusquement expira. La pauvre chrétienne morte, il ferma sa hutte, en prit la clef, et se rendit un beau matin, à Montauban. Aux portes de la ville, il rencontra un garde urbain ; il lui dit qu’il souhaitait d’être soldat. Le citadin le conduisit à l’Hôtel-de-Ville. On demanda au gars ses noms et prénoms ; il répondit d’abord : Janoutet ; ensuite : Jean Gasq. Questionné sur le lieu de sa naissance et sur son âge, moitié en français, moitié en gascon, il raconta qu’il avait récemment entendu dire par sa mamo (mère) qu’il s’en fallait de deux récoltes qu’il eût un vingt ; puis il ajouta qu’il ne pouvait pas certifier s’il était né à la Française ou prochement. On l’enrôla. Deux mois après son enrôlement, le blanc-bec arrivait en Italie. Il chargea les vestes blanches au pond de Lodi, à Arcole, à Rivoli. L’an VI, il fit la campagne d’Égypte ; il avait un alphabet dans son sac. Aux Pyramides, grenadier de la 22e demi-brigade, il lisait presque couramment et maniait le mousquet comme un homme. Inébranlable au feu, pendant la bataille, il syllabait en mordant la cartouche. Un jour, au beau milieu de la mêlée, un vétéran qui n’avait pas froid aux yeux lui cria : « Sacré-Dieu ! conscrit, à quoi rêves-tu ? »

Voici :