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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/168

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nullement cette épouvantable mort dont elle était la cause, petite mère allait rejoindre ses nombreux amis, parmi lesquels elle avait à son tour pris un maître qui attendait, non sans impatience, l’heure où elle serait libre de l’épouser. Malgré les dépenses folles faites depuis la maladie de Ridou, il restait encore assez de millions pour tenter la cupidité d’un chevalier d’industrie.

Un soir, il y avait grande fête à l’hôtel. Un souper paré qui, commencé à minuit, ne devait se terminer qu à l’aube naissante. Costumée en reine de Saba, le serpent d’or constellé de pierres précieuses au cou, Esther dominait toutes les femmes présentes de l’autorité de sa richesse et de ses diamants. En face d’elle, vêtu comme le roi Salomon dans sa gloire, celui qu’elle aimait. Autour d’eux, des invités nombreux. Le silence des premières minutes du repas. — Tout à coup, un hurlement prolongé, rauque, terrible à entendre. — Chacun se regarde. Esther se lève. — Un second cri plus aigu. Un troisième.

— C’est monsieur ! dit le maître d’hôtel tout tremblant.

La maison se remplit de ces clameurs sauvages. La reine de Saba prie qu’on l’excuse quelques instants, — son mari est sujet à des attaques, cela ne sera rien. Le souper doit continuer en son absence. Les invités lui disent de ne pas se gêner avec eux. Et le jeu des mâchoires reprend avec vigueur ; — le souper s’annonce exquis ; — le château-yquem qui remplit les verres est authentique ; — depuis qu’on n’a plus besoin de plaindre le malade, chacun s’apitoie sur son sort.

— Fermez les portes, sacrebleu ! crie le roi Salomon.

Les appels rauques se multiplient. Esther monte rapidement l’escalier qui conduit à la chambre de son mari. Elle entre, un flot d’air glacé la frappe au visage. Près de la fenêtre dont on a oublié de fermer les volets, le gâteux grelotte. Il a froid, il a faim ; — il pleure ; — il rugit ; sa figure convulsée est effrayante à voir. — Depuis quand n’a-t-il pas mangé ? Depuis quand cette fenêtre ouverte ? Répondez ? répondez ! crie Esther aux domestiques qui l’ont suivie.

On ne sait pas… À midi, il y avait dans la chambre un rayon de soleil. — Quelque se souvient d’avoir roulé le fauteuil près du balcon, ouvert les vitres pour changer l’air. — Il a cru qu’on viendrait plus tard s’occuper de monsieur. Madame a donné tant d’ordres… il a été oublié.

Esther hausse les épaules et commande qu’on descende à la cuisine chercher le gros plat de viande qui a servi à faire les gelées tremblantes et dorées qui entourent les perdreaux froids sur la table du souper. Elle est promptement obéie. L’idiot s’est apaisé, il ne hurla plus ; ses gros yeux hébétés fixés sur sa femme, il fait le simulacre de manger : Miam-miam-miam.

— Oui, chéri, dit-elle, oui, petite mère va te faire souper. — Là, voyez ! Qu’il est sage !