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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/13

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aveugles. En face de tout ils semblent ne rien voir, ils sont comme morts ; c’est la contemplation du néant par le néant. Sa face, d’un jaune lisse, dont la peau très tendue n’a pas un pli vivant, ressemble au visage d’un cadavre que l’on tarde à inhumer, fait songer aussi à une tête de mort, bien vernie. On dirait que médusée, un jour, par quelque épouvantable vision, elle garde éternellement la blême immobilité stupéfaite de la peur. À qui l’interroge, il ne répond jamais ; l’air de ne pas comprendre ; mais il entend, car il tressaille avec le sursaut d’un animal endormi qui reçoit un coup de trique, et il s’éloigne de travers, les mains jointes sous le menton, s’accule dans quelque coin, et s’y resserre, effaré. Sa voix, — car il lui arrive de parler, non pas à d’autres, mais à lui-même, — est quelquefois très frêle, très grêle, presque imperceptible, pareille à une vibration de chanterelle aiguë, comme si elle émanait de quelque rauque profondeur ; mais, toujours, c’est un bruit de chose plutôt qu’une parole humaine. Après chaque mot, sa bouche reste longtemps ouverte, et alors sa langue exsangue pend hors de ses dents noires, comme celle d’un chien qui chique du bétel, et, longue, bat un peu ; la langue d’un chien qui lape. Et on le voit partout ! à toute heure ! Dans les rues remuantes du fracas des roues qui le frôlent sur les boulevards tumultueux où la foule le roule, il va perpétuellement, vague épave à vau-l’eau. Morne, plein d’un effroi qui effraie, il a l’air d’un ressuscité qui continuerait, à travers la vie et le jour, la lente promenade commencée dans l’ombre du caveau autour de son cercueil rouvert.

Eh bien ! cet homme n’a pas cinquante ans ! il en a trente à peine ; et naguère il était beau, et naguère la généreuse