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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/126

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démarcation de leurs existences et qu’elle prononçait l’irrévocable union de la sienne avec celle de sa pensée.

Il répondit d’un signe muet au sourire interrogatif dont elle accentua ces mots, — et de la voiture roulant sur la grande route, il regarda la silhouette de la jeune femme fondre dans les pâleurs astrales qui, parmi la nocturne obscurité, découpaient, comme un archipel de phosphore, le gerbier de tourelles fusant de la masse des toits.

Au retour de son premier voyage, lorsque dans la cour, il sauta lestement du phaéton qu’il conduisait, Marcelle, soudainement interdite, comprima l’élan fraternel qui la poussait vers lui. Mais avant qu’elle eût pu se soustraire a ses bras, il l’étreignit en un fauve emportement de passion. — « Oh ! Marcelle ! ma chère femme, répétait-il, je suis heureux, heureux de vous revoir ! »

Aussitôt, il lui parla du résultat inimaginable de ses négociations.

« Notre procès est enfin gagné ! Et ce n’était pas, je vous l’assure, de minces intérêts qui se trouvaient en jeu ! Toute cette succession légitimée par « l’intestat » nous revient dans sa totalité. Ce sont des millions qui croulent sur nous… Ah ! notre vie va changer !… Comme c’est triste ici !… »

Il avait pris le bras de Marcelle et il sentait les doigts de la jeune femme froidir et trembler sur son poignet. Elle le considérait dans un indicible égarement. Ce n’était pas une transformation, mais une dénaturation qui s’était faite en lui. Une jeunesse, — non plus radieuse des effusions de la pensée, — une santé musculaire, une irruption de sang saccageaient les candeurs antérieures. Le pillage de l’âme était mis à nu, joyeusement affiché. Vainement elle chercha près de lui l’ombre familière de Maria, et l’étrange gaieté dont elle le sentait vibrer lui suggéra l’impression, à la fois cruelle et triviale, de la réjouissance grossièrement prématurée d’un veuf.

« Ah ! oui, reprît-il, notre vie va changer ! Je vais sans délai, prendre mes mesures pour restaurer notre maison comme il convient. Vous inspirerez mes travaux. Vous choisirez, vous-même, les tentures. Vous me direz vos bibelots, vos meubles préférés. Je veux que nos architectes et nos tapissiers réalisent toutes vos fantaisies… Vraiment les