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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/120

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obélisques paraphés d’hiéroglyphes, de dates et de noms symboliquement enlacés. Des cœurs ingénus, perpétués par la sève, cicatrisaient leurs plaies, reparaissaient, effacés à demi, sous les écailles de l’écorce éclatée. Infusés dans la vie des arbres, les uns gonflaient de monstrueuses hypertrophies. D’autres s’anémiaient, s’atrophiaient de vieillesse, ne marquaient plus que d’une ligne de rouille leurs contours ravagés et de l’un à l’autre, les centenaires piliers de cette crypte commémorative se renvoyaient ces mémento d’amour.


Désignant un banc de pierre, rougeâtre comme la plateforme d’un dolmen, Henri demanda :

— « Marcelle, voulez-vous que nous nous reposions ?

Elle acquiesça d’un signe de tête et, serrant sa robe, elle s’assit, près de lui. Le rapprochement de leurs traits établissait entre eux une synonimie presque consanguine. Même apparence d’âge, — encore l’adolescence, — même suavité d’âme dans l’expression de leur fin visage signé d’idéal et, dans leurs yeux, même contemplative ardeur. Plus intense pourtant la flamme qui luisait au fond des prunelles de la jeune fille. Plus active et plus douce, de l’éclat fixe d’une lampe pensile, elle reculait le regard sous l’arceau des sourcils. Foncé par l’abat-jour du chapeau de paille, le front s’amoindrissait monastiquement enserré dans les bandeaux noirs des cheveux et sur la lèvre, une goutte d’ombre tremblait.

Le roulement d’une voiture leur fit simultanément retourner la tête vers le chemin et reconnaissant l’alerte vieillard qui venait de présider à la discussion des intérêts respectifs, Henri murmura : « Ainsi nous sommes fiancés, par la volonté de nos familles. » — Puis, comprimant ses tempes entre ses doigts :

— « Écoutez, Marcelle, tout ce qui vient d’être dit entre nos parents, vous le devinez. Ils ont résolu notre mariage. Ils en ont sans doute fixé l’époque, impatients de réaliser ce qu’ils croient être notre bonheur. Ils ne nous ont pas consultés ; ne pouvant attendre de notre part la moindre résistance au plus cher et au plus juste de leur désir. Hé bien, Marcelle, je dois vous le dire, je vous le dis, sans crainte puisque notre enfance m’autorise à vous parler comme à une sœur, il faut que nos parents renoncent à ce qu’ils veulent