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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/114

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— « Ça ne vous cause que des ennuis, les enfants ! »

Il ne répondit pas, tortillant toujours sa grosse moustache. Alors elle ajouta :

— « Il fera froid, cette nuit !… »

Le militaire murmura :

— « Oui, madame, il fera froid. »

Un silence se fit !

Maintenant une brise perfide soufflait, donnant sur la figure la sensation de chiquenaudes. Il faisait presque nuit. Partout la solitude.

Le bébé, tout à coup, éveillé au fond de sa voiture, se prit à tousser, faiblement.

— « Bon ! il ne manquait plus que ça ! s’écria la nourrice. Il est temps que je rentre à présent. »

Et comme elle se levait, d’un mouvement brusque secouant nerveusement sa mantille qui s’arrondissait autour d’elle, trop large ;

— « Pardon, madame, fit le jeune militaire, mais il me semble… à votre accent… Ne seriez-vous pas des environs d’Audenarde ? »

— « Si, » — répondit-elle, en se laissant retomber aussitôt sur le banc, intriguée, un sourire bête sur les lèvres, reprise de son désir constant de parler. — Je suis d’Étichove. »

Ils étaient du même pays, avaient des amis communs : ils se mirent à causer, avec cette incohérence, cette volubilité de paroles inhérente à la nature même de l’homme du peuple, ce perpétuel sautillement d’une pensée à une autre.

Cependant, le petit Georges se demandait dans sa cervelle vide d’enfant pourquoi la bonne ne les reconduisait pas chez eux : il faisait chaud, là-bas !… Il n’osait le lui demander, la regardant de ses grands yeux, pleins d’étonnement, assise à côté d’un homme qu’il ne connaissait pas. Il tremblait de peur et de froid.

Il faisait nuit, — nuit close, fuligineuse, chargée de tristesse. Un vent aigre sifflait entre les feuillages des vieux arbres, poussait avec colère son haleine sourde et mauvaise.

Dans sa voiture, le bébé toussait plus fort…